(Sauf mention contraire, les dates accompagnant les citations ou les personnes se rapportent aux éditions du journal Les Echos)
La notion de répartition, surtout financière mais pas uniquement, revêt de multiples aspects. Dans une tribune des Echos du 3 septembre dernier, Jean-Hervé Lorenzi et Alain Villemeur s’appuient sur l’économiste Nicholas Kaldor ( Budapest,1908 – Cambridge,1986) pour étayer six clés de répartitions pour envisager une « nouvelle trajectoire économique et sociale porteuse d’espoir. ».
Répartition judicieuse qui va réguler le taux de chômage : « répartition entre créations et destructions d’emplois » ; l’influence toute schumpetérienne de la destruction créatrice ! Répartition des emplois : « Selon les qualifications, elle est bouleversée par la bipolarisation du marché du travail, avec un effet majeur sur la consommation, donc la croissance » ; traduction : « la révolution numérique et la mondialisation » ont généré deux types d’emplois : les (très) bien rémunérés et les autres, et nous ne savons vraiment pas comment faire pour rétablir l’équilibre » ; cela tombe bien, Kaldor avait visiblement du mal avec cette notion (Jean-Marc Daniel, Kaldor, un keynésien pédagogue, Le Monde, 30 mai 2008). Et je passe sur les répartitions de l’épargne, entre les générations et entre dépenses sociales ou privées.
Rien sur l’actionnariat-salarié ! Alors qu’il est question de réconcilier les salariés avec le patronat, une petite phrase en ce sens aurait été du meilleur effet! Qu’à cela ne tienne, d’autres économistes ne sont pas en reste pour alimenter ce débat.
La répartition des éventuels bénéfices réalisés par une entreprise ne tombe plus sous le coup du bon sens. Avec en toile de fond l’indémodable ritournelle du « pouvoir d’achat » mise à toutes les sauces, les « partenaires sociaux » ne savent plus quoi inventer pour lui assurer un niveau décent. « Libéraux » et interventionnistes avancent de concert pour défendre la généreuse idée qui « réduirait la fracture entre patronat et salariés » (Peyrelevade, 17/1/2018).
Est-il justifié ou non, nous verrons plus loin que la question a du sens . Cependant, le fait que des salariés détentiennent quelques actions de leur entreprise n’est pas incongru ; il est la simple manifestation de la liberté des dirigeants-actionnaires. Le caractère « incitatif » de cette démarche est explicite ; il a la forme d’un « remerciement pour tous vos efforts ». Les chroniques qui défendent l’idée de l’actionnariat-salarié se retrouvent sur ce point : « inclure » les salariés dans la possession de quelques parts de capital stimulerait la motivation. Jean Peyrelevade et Xavier Fontanet (19/6/2020) présentent chacun des chiffres. Pour le premier, seuls 4 % de 5 millions de salariés sont concernés par cet actionnariat, quand le second avance un montant de 75 milliards d’euros pour illustrer le système. Pour sa part, Peyrelevade conclura qu’au regard de cette proportion, le besoin d’être actionnaire de sa « boîte » ne joue pas nécessairement en faveur de la motivation à y travailler. Avec 75 milliards, Fontanet y voit, au contraire, un pur exemple de partage des richesses, en plus d’être motivant. D’où la difficulté de conclure sur la réalité de l’effet escompté.
Dans l’idée de transformer le capitalisme en un modèle « plus redistributif et incitatif pour les parties prenantes », nous trouverons également l’association des entrepreneurs, Croissance Plus, qui s’exprime sous la plume de son Président, Thibaut Bechetoille (3/9/2020). En quelques mots : ce nouveau modèle permettrait l’augmentation d’un patrimoine financier, l’orientation d’un objectif : le succès et la croissance de l’entreprise, la mise en place de sociétés holdings pour faciliter l’accès des salariés à cet actionnariat (idée que l’on retrouve chez Fontanet), et aussi, le meilleur pour la fin, redonner du sens au travail.
Toutefois ces « libéraux » conservent toute leur lucidité pour prévenir les risques. Que les salariés investissent en actions, soit, mais en prévoyant des mécanismes au cas où « succès et croissance » ne seraient pas au rendez-vous. Nicolas Bouzou (économiste) exprime bien cette idée en « attribuant des actions sans droit de vote mais permettant de toucher des dividendes ou de se constituer une épargne » (3/9/2021); je résume : le « blé » mais pas les risques . Sans compter l’impact sur les contrats de travail que la possession d’actions viendrait modifier, sujet soulevé par Xavier Fontanet.
Dès lors que les bons sentiments s’emparent des grandes questions ayant trait à la justice, l’égalité et la redistribution, on n’en finit plus de tricoter des hypothèses qui finiront par aboutir à une nouvelle usine à gaz. Peyrelecade n’en mentionne déjà pas moins l’ « insondable mystère technocratique » qui définit l’actuel calcul des participations au bénéfice.
Subsiste un économiste dont tout le mérite est de rester fidèle à quelques principes originels. Libéral, sans les guilemets, Pascal Salin (professeur honoraire à Dauphine) tient la barre pour rappeler un fonctionnement normal d’entreprise. Bête noire des critiques du libéralisme et du capitalisme, le contractualisme constitue le fondement d’une activité économique. Un contrat de travail engage l’employeur à payer le salaire convenu ; le salarié a cette certitude. En face, le propriétaire de l’entreprise doit composer avec une incertitude quant à sa propre rémunération. Et se pose l’évidente question du partage des pertes. Pour cet économiste, « la critique de la participation n’est pas de défendre les capitalistes contre les salariés » ; juste remettre chacun dans son rôle, (13/8/2020). Incidemment nous avons bien vu que les promotteurs de l’actionnariat salariés sont conscients de ce risque. Mais, au nom d’un discours aussi bienveillant que démagogique, ils annulent la possibilité du risque. Dans le raisonnement théorique tout est possible !
En terme de perception de revenus, la logique marxiste en connaît un rayon. Pour se distraire un peu, citons cet extrait du Manuel d’économie critique du Monde Diplomatique, hors-série, qui en synthétise la quintessence: « Les revenus dont bénéficient les capitalistes ne reposent ni sur le risque, ni sur le talent, mais sur le droit de propriété privée », c’est page 55. (( Et là on dit tous en choeur et dans un vaste mouvement d’indignation: « Ah ! Les salauds… ! »)). A l’ère des « communs », le droit de propriété est sommé de se faire tout petit…
Participer, ou pas participer. En écrivant son article en août 2020, Pascal Salin citait l’actuel Premier Ministre désireux de voir « le dialogue social s’emparer sans délai des questions du partage de la valeur dans les entreprises et prévoir les conditions d’une relance de la participation et de l’intéressement ». L’idée est bien dans les tuyaux et dans l’air du temps. « Sécuriser la situation économique, fidéliser les collaborateurs, courage des entreprises de voir dans le pouvoir d’achat de leurs salariés une opportunité et non une contrainte » (Thibault Lanxade, P-DG groupe Jouve, ambassadeur du gouvernement pour l’intéressement et la participation, 1/10/2021). Au-moins on peut dire qu’en terme de partage, tous cèdent à ces belles déclarations de principe ! Espérons qu’avec tous ces efforts, la France cesse d’être cette « province oubliée d’un empire en déclin», titre détourné d’une chronique de Jacques Atali (24/9/2021).
Les dirigeants de start-up ne s’y trompent d’ailleurs pas. Lorsqu’elle est possible, la distribution gratuite d’actions est mise en place, autant comme moyen de récompense que comme instrument magnétique destiné à conserver chez soi les « talents » (18/6/2021)- un des pôles de la bipolarité vue dans l’introduction! Tant qu’on peut éviter la recrudescence de burn-out, souhaitons que le « dialogue social » saura préserver la clarté entre salariés et employeurs. Le profond anonymat qui caractérise le capital des actuelles grandes entreprises ne favorise peut-être pas cette clarté.
Malgré tout, à mi-chemin entre Salin et les interventionnistes, nous concluerons avec Peyrelevade que « l’audace, la vraie, consisterait à supprimer son caractère obligatoire [participation salariale] et à en faire un sujet de négociation, entreprise par entreprise ».
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