La décroissance, un parcours aux allures initiatiques

Au sein d’un monde écologiste qui s’élargit chaque jour un peu plus, la fraction bien spécifique qui s’occupe de la décroissance s’exprime de différentes manières. D’un côté les intellectuels et de l’autre celles et ceux qui tentent de passer à la pratique. Et l’acception du terme ne revêt pas nécessairement un sens unanimement partagé. La décroissance militante du journal éponyme n’ayant peu à voir avec les grandes stratégies publiques liées à la transition énergétique. Un rapide parcours du terrain intellectuel va permettre d’aborder ensuite sa mise en application et d’en tirer quelques conséquences.

Du travail vital à son émancipation

Sur un fond d’anti-capitalisme, la décroissance interroge notre rapport au monde sous tous ses aspects. De la notion de propriété au rapport à nous-mêmes par reconnaissance de besoins, en passant par une critique du salariat, les domaines d’application ne manquent pas.

Un point de départ : ce cher homo œconomicus, parangon de toute la littérature économique pro- ou anti- capitaliste. Pour son plus grand malheur, cet agent est doté de désirs et d’intérêts ; pris « à l’insu de son plein gré » dans les maillons de la chaîne vitale, il doit assurer sa subsistance. Celle-ci lui sera fournie par un maillon amont, quand sa propre « production » viendra assurer celle du maillon aval. Et comme cet homo œconomicus n’a pas forcément hérité d’un empire industriel, il se verra contraint de vendre sa « force de travail ». Marx a déjà très bien développé le sujet !

Manque de chance, vivant à une époque multipolaire, ultra-connectée, où de plus en plus de choses se régulent au moyen d’un gigantesque traitement de données binaires, où la culture du chiffre s’impose dans les grandes largeurs, de la largeur d’un tableur à celle d’un chiffre d’affaires, il arrive que ce qu’il convient d’appeler le travail perde de son sens. L’homo œconomicus se trouve alors pris dans une spirale infernale. Pour payer ses charges il n’a pas d’autres choix que d’accepter cette soumission à l’ordre du Capital. Heureusement la décroissance est là !

Le cheminement n’est pas aussi évident. Ne plus ressentir l’utilité de son travail ou tutoyer le burn-out ne suffit pas pour devenir décroissant. Ces états-limites devront s’accompagner d’une réflexion sur les besoins et les désirs qui nous animent et permettre d’envisager une manière de les réduire, en nombre et peut-être aussi en intensité. Cette étape fondamentale s’inscrit dans une démarche d’émancipation à l’égard du salariat. (Le concept d’émancipation étant un signifiant doté d’un sens très fort et très lourd, on ne rigole pas avec). Rechercher la moindre dépendance vis-à-vis de l’emploi et de l’entreprise. Très concrètement, cela signifie que l’on est prêt à accepter une diminution de revenu. Toujours un peu salarié, mais heureux de gagner moins d’argent, donc d’être libéré de la tentation de consommer, et surtout, heureux d’avoir du temps libre pour lire, étudier, marcher, cultiver son esprit critique autant que son potager, adhérer à tout plein d’associations pour « cultiver sa relation à autrui ». Moins de besoins, plus de liens ; des liens relationnels tout autant que symboliques comme l’activité intellectuelle. La grande marche vers le bonheur est amorcée !

On peut aussi abandonner le salariat, prendre son envol dans une démarche entrepreneuriale, en somme, passer du côté des patrons (« mais comme on est gentil, c’est pas pareil »…), devenir slasher[1], le monde de la liberté ouvre les portes de formidables possibles. Mais quelle que soit la forme de l’émancipation, sa « revanche » première consistera à affirmer sa victoire prise sur du temps productif. Victoire toute symbolique, s’il en est !Le salarié-enfant deviendra l’adulte-autonome. Au passage, malgré un risque de tautologie, remarquons que le libéralisme aime bien aussi la liberté et l’autonomie ; mais le courant passerait mal entre les deux…

On s’émancipe d’un travail « aliénant », sans complètement le quitter ; on accepte de gagner moins d’argent pour retrouver un lien social qui se serait perdu ; et par la conséquence la plus logique, on achète beaucoup moins. La réflexion autour de la décroissance ne s’arrête pas là puisqu’il faudrait encore synthétiser sa pensée par rapport à la gestion de « communs », aux notions de régime politique, de frontière et de justice. Mais ici nous nous en tiendrons à la mise en musique des conséquences de l’émancipation telle qu’abordée précédemment.

Praxis

Lorsque l’on a une place d’intellectuel confortablement installé, il est très facile de s’exprimer autour du magnifique projet porté par le mouvement décroissant. Mais si la critique d’une situation économique donnée peut s’avérer pertinente, la mise en pratique du discours recèle des aspects qui nuancent l’élan libérateur de la démarche.

Travailler moins pour gagner moins ne fait pas un message digne de remporter une élection. En faire un choix de vie cela signifie juste de prétendre pouvoir subvenir à ses besoins avec, disons, une moyenne de six cents euros par mois. Nous avons déjà entr’aperçu la question, s’émanciper du travail ne signifie pas ne plus travailler, donc être toujours « dépendant » d’une structure qui fournira l’outil « argent » en échange d’un travail ; « outil » qui, lui-même, servira à de nouveaux échanges. Et disposer de moins de cet « outil » ne va pas sans conséquences immédiates. A commencer par l’impossibilité de payer un logement. Corollaire : le recours à la communauté s’impose. A moins de ne reculer devant aucune possibilité et accepter de vivre sous une tente dans un pré gracieusement prêté, il est difficile d’envisager de trouver un studio et de se nourrir décemment avec six cents euros par mois. Nous savons les charges incompressibles qui « tombent » chaque mois, quand il faudrait aussi faire face aux dépenses liées à la « passoire thermique » que pourrait représenter ledit logement. Donc la communauté s’impose, qu’elle soit affective ou par intérêt bien compris. De deux choses l’une, ou bien votre « partenaire particulier » gagne honorablement sa vie dans un travail qui lui apporte un certain degré de satisfaction (ça peut exister et « il faut bien qu’il y en ait qui bossent! »), en quel cas la « décroissance » de l’un est compensée par la « croissance » de l’autre, ou bien deux, ou plusieurs décroissants, décident de s’installer en communauté pour subvenir collectivement aux charges (ce deuxième cas n’excluant pas le premier!).

Une fois ces charges assumées, reconnaissons qu’il ne reste plus grand-chose. Du temps pour lire, oui, encore faut-il aimer ça ; du temps pour marcher, oui, on peut consacrer quelques heures à cette aération du corps et de l’esprit ; du temps pour une association, oui, si l’on en trouve une à son goût ; du temps pour cultiver son potager, oui…, pour les privilégiés qui ont un jardin (mais des concepts existent pour les balcons..), et comme pour la lecture, encore faut-il aimer ça !Ces différentes possibilités devront bien être envisagées pour ne pas être pris au dépourvu après avoir fait le pas. Les moments critiques apparaîtront, quand l’achat d’un livre ou d’une revue deviendra un sujet d’hésitation, quand les « sorties resto » devront s’espacer de plus en plus, quand les vacances que l’on pourrait encore s’autoriser à prendre seront plus « glace à l’eau » que « glace à la crème », et nous passons sur le besoin de nos ados pour qu’ils soient impérieusement équipés d’un « aïe-phone ». Bref, quand la compression des envies atteindra un certain seuil, il faudra faire preuve d’une bonne dose de résilience ! Mais quel bonheur de goûter le sentiment de la liberté !

De la décolonisation à l’ascèse

Dans l’esprit des intellectuels prônant la décroissance, à son commencement, réside une prémisse : la décolonisation de l’imaginaire. De l’imaginaire capitaliste, celui « entretient la confusion qui exigerait de l’individu, d’une part, de s’accomplir par les voies qui lui sont propres et, d’autre part, de rechercher sa réussite individuelle à tout prix »[2]. A partir de cette prémisse se développe une littérature qui ne dit quasiment jamais comment faire. Elle propose d’ « imaginer » de nouveaux modes de vies, mais on ne sait jamais précisément lesquels ; certains sont nostalgiques de la paysannerie, de sons bon sens, de sa mesure, de ses traditions ; plus proche de nous, quelques uns puisent leur élan dans le Romantisme et sa critique de l’émergence du machinisme grand-bourgeois[3], quand un troisième groupe aspirerait à un monde toujours plus égalitaire et généreux dans le partage des ressources et des revenus…Jusqu’à présent il est difficile de voir se dessiner les contours de l’une ou l’autre de ces visions, si tant est qu’elles soient désirables. Persiste, néanmoins, un vide post-capitaliste dans lequel on aimerait persuader la population des bienfaits de la « frugalité ». Et Alain de Benoist de déplorer que la « théorie de la décroissance reste trop souvent muette sur ce point »[4]. La litote est tout juste masquée : cette théorie n’est pas « trop souvent muette », elle l’est tout le temps ! Elle se gargarise avec de l’innovation, de l’imagination, avec une critique de la société techno-scientiste[5], avec une « volonté de recréer un citoyenneté active au sein de nouveaux espaces publics », du « design politique »[6], pourquoi pas ? D’aucuns se persuaderont que la démocratie écologique et participative est déjà en marche… Mais depuis le temps que la réflexion est installée, beaucoup d’encre a coulé, beaucoup de colloques se sont tenus, et…toujours aussi peu d’effets.

La volonté de bâtir une « civilisation du temps libéré » ne date pas d’hier. Au début des années 1990 André Gorz militait pour une autogestion de notre temps de vie : réduction du temps de travail à la carte et ouverture de « droits à » en s’inspirant de différents modèles, tantôt québécois, tantôt suédois, tantôt français, notamment à propos du droit à congé individuel de formation [7]. En 1996, Viviane Forrester s’indignait devant l’obstination à vouloir à maintenir des pans de la population active sous l’emprise du travail, travail qui tendrait à diminuer du fait de l’émergence de nouvelles technologies, et nous y sommes ! « La délivrance du labeur obligé, de la malédiction biblique, ne devait-elle pas logiquement conduire à vivre plus libre la gestion de son temps, à l’aptitude à respirer, à se sentir vivant, à traverser des émotions sans être autant commandé, exploité, dépendant, sans avoir à subir tant de fatigue ? »[8]. Derrière cette véhémence on voit poindre la notion de revenu universel. Mais à l’heure du contrôle des masses, quelle réelle confiance accorder à un Etat qui voudrait notre bien ?

Subsiste l’exaltation du militantisme écologiste. En lui se résout les frictions qui pouvaient apparaître entre la théorie et la pratique. « L’écologiste sait qu’il n’est pas d’idéal sans acceptation de quelques formes de contention, sans plaisir de l’ascèse » [9]. Inclinons-nous devant autant d’abnégation. Si l’on pouvait encore douter de la dimension religieuse dans l’écologie politique, le doute est levé ! Dès lors, se savoir vivant suffit au contentement de soi ; percevoir sa juste rétribution en échange de quelques services marchands ne contrevient pas trop gravement à la belle harmonie du monde et laisser libre cours à ses pulsions revendicatrices s’inscrit allègrement dans le vaste mouvement de l’émancipation des foules.

Conclusion

Que certaines tâches professionnelles ne procurent plus de sens, nous n’en doutons pas le moindre du monde, que ce sens que l’on recherche pour sa vie et son activité soit une profonde motivation n’est rien de plus légitime. Le Système, comme certaines fois qualifié, peut produire de l’épanouissement comme de l’affliction. De la gestion d’un capital qui permet d’entretenir une subsistance décente aux montages capitalistiques défiant l’imaginaire du commun des mortels, de la gestion du personnel à la gestion des ressources humaines, l’humain devenant une part de capital, en passant par la mondialisation effrénée des échanges, autant d’éléments apportés au moulin de ceux qui dressent le procès de cette société responsable de l’atomisation des individus. Reste qu’il pourrait être profitable que les intellectuels qui professent la forme de décroissance que nous venons d’envisager puissent vivre selon ces préceptes. Non pas temporairement le temps d’une expérience sociologique, non, vivre dans la vraie vie avec l’acceptation pleine et entière de gagner l’argent nécessaire à sa subsistance. Peut-être serait-ce là un terrain favorable pour accélérer la germination d’idées…qui pourraient changer le monde, sait-on jamais?!

Face à ce conglomérat, tout composé qu’il est, de ressentis individuels mêlés à l’incessant flux d’informations qui nous traversent chaque jour, la décroissance semblerait apporter son petit grain sable pour provoquer un ralentissement. Pour autant que nous le sachions, les liens sociaux ne sont pas devenus complètement inexistants ; les fêtes de villages existent toujours avec leurs flonflons et leurs barbecues géants, pas très écolo tout ça, mais on s’en remettra pour l’instant ; des voisins, on en a toujours, plus ou moins sympas, et tant mieux si c’est « plus » ; comme Orwell parlait de « décence commune », osons dire que la « convivialité ordinaire » a toujours du sens. C’est très heureux ainsi.

Et, peut-être, un jour aurons-nous le bonheur de jouir des bienfaits d’une semaine de travail de trente heures, payées trente, avec, en contrepartie cette immense satisfaction de pouvoir donner libre cours à nos talents artistiques ! Pour le moins, nous bénéficions déjà de conditions qui autorise le luxe de pouvoir y penser…

Rendez-vous en 2050 !

Notes et sources bibliographiques

[1] : slasher : qui cumule plusieurs activités et qui est passé de l’usage antique de la virgule à la barre de fraction bien plus moderne. Dans le numéro Hors série de Kaizen portant sur le numérique responsable, p. 114, Charles-Maxence Layet définit la réalité du slasher qui s’accomplit en une « réalité plus rude, celle de l’extension de la précarité dissimulée sous l’éloge de la flexibilité et de la fin du salariat ». Dans les Echos Week-end n°251, Mars 2021 le statut du slasher est plus valorisante sans pour autant nier l’importance d’une activité assurant la plus grande part de revenu.

[2] : Orwell éducateur, Jean-Claude Michéa, Climats, 2020. La citation exacte est : « …la révolution qui ne peut jamais aller très loin sans l’effort quotidien de chacun pour rompre, à son propre niveau, avec l’Imaginaire capitaliste, et par conséquent, avec ce qui en est l’un des principaux ressorts : la confusion, perpétuellement entretenue par tous les rouages du Système, entre d’un côté, l’exigence que tout individu a, ou devrait avoir, de s’accomplir humainement par les voies qui lui sont propres, et de l’autre, l’obsession aliénante de la « réussite individuelle », qui dégrade cet indispensable souci de soi en un pur égoïsme narcissique, toujours prêt à se satisfaire, de façon infantile, dans une indifférence manipulatrice à la réalité vivante des autres. »

[3] : Le Journal de la Décroissance, n°144, novembre 2017, p.14. « La décroissance est-elle romantique ? », intervenants : Ariane Charton (spécialiste littérature romantique), Robert Sayre et Michael Löwy (auteurs de Révolte et mélancolies. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Payot, 1992, réed.2005) et Daniel Boy (politologue, auteur de Le Progrès en procès, Presses de la renaissance 1999).

[4] : Décroissance ou toujours plus, Penser l’écologie jusqu’au bout, Alain de Benoist, Pierre- Guillaume de Roux, 2018, p.92

[5] : techno-scientiste, mots composésqui pullulent dans les productions pour le moins décroissantes, sinon anti-capitalistes. Quelques autres exemples : on trouvera donc la société thermo-industrielle, techno-saint-simonienne, techno-capitaliste ou encore le complexe militaro-industrielle.

[6] : Revue L’Inspiration politique, n°1, juin/juillet/août 2021, p. 110

[7] : Bâtir la civilisation du temps libéré, André Gorz, Le Monde Diplomatique et Les Liens qui Libèrent, 2013

[8] : L’horreur économique, Viviane Forrester, Fayard, 1996, p.163

[9] : Aurons-nous le temps de l’écologie politique, Vanessa Jérôme, revue Etudes, janvier 2019, p.59-60

[10] : Les Echos, 7 juillet 2020, le luxe et l’essentiel , Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens, sujet repris dans l’article intitulé : « Le luxe, l’essentiel, la pacotille et l’environnement », juin 2021, wordpress

* L’inspiration de cet article est venue suite au visionnage de l’entretien d’Agnès Sinaï, enseignante à Sciences-Po, accordé au média numérique Le Pluraliste autour du thème de la décroissance.

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