Voyage en Europe

Avant-propos

Retranscription de mon carnet de voyage.

Les pages qui vont suivre donneront la retranscription de notes prises tout au long d’un voyage effectué en Europe de l’Est et du Nord au cours du printemps et de l’été 1998. Voyage réalisé en vélo et en solitaire, un voyage aux allures introspectives. Les réflexions, et autant de tribulations, sont celles d’un esprit encore jeune, autant épris d’idéaux et d’absolu que formaté dans un certain rigorisme, bref, un esprit qui découvre la vie. Un esprit en recherche, en recherche d’une vocation, en recherche de l’absolu.

Exceptés quelques aménagements, le récit a été rendu au plus proche de la spontanéité avec laquelle il a été rédigé; certains passages pourront sembler obscures; nous n’avons pas jugé nécessaire de les « éclaircir »; ils font partie d’un tout. Quelques précisions ont été ajoutées entre crochets.

Peut-être ce récit sera le préambule à de plus amples développements des idées et sujets qui y auront été abordés…

Bonne lecture!…et bon voyage!!

Lundi 13 avril 1998

Lundi de Pâques . Aujourd’hui je ne pars pas pour 7 jours mais au-moins 7 mois; étrange sensation. Parler d’un voyage c’est simple; dire au-revoir et à bientôt, nettement plus difficile; les gorges se serrent, les yeux rougissent, les mots s’abrègent, les mains se secouent plus fermement; les regards se fixent; dernières recommandations, puis les liens physiques se détachent lentement avec chaque personne qui vous salue.

Partir c’est inverser le mouvement de l’onde; d’abord le cercle le plus périphérique en revenant jusqu’au point essentiel. Point essentiel. Lequel est-ce?

Et l’éternelle question: pourquoi partir ainsi? S’agit-il de combler un manque, de supprimer un surplus; pourquoi en arriver au point de quitter ses amis, sa famille? En forme de béatitude, on pourrait formuler: « Heureux ceux pour qui le voyage est inutile, le bonheur est à leur porte. » Partir. Cette idée me trotte dans l’esprit depuis longtemps; déjà, fin de collège, j’envisageais de partir en vélo jusque vers la Mer Noire…Vu sous cet angle on croirait que partir est inscrit quelque part dans le bonhomme, que cette action procède de la même façon que pour d’autres qui accèdent aux Ecoles dites Grandes. Heureusement que je ne suis pas dans l’une d’entre elles. Mais alors j’ai un manque et des lacunes; voyager me laisse supposer que je le comblerai et qu’au retour un passage à la théorie fixerait un an de barroud’. ( Pourquoi et qu’est-ce que la théorie?). Au plus profond de moi-même partir est synonyme de recherche; j’ai longtemps cherché sans avoir encore trouvé, à moins que je sois si compliqué que je ne voie pas l’évidence; enfin, si un jour ou l’autre je devais partir, considérons ce fait comme étant inscrit dans la recherche d’une vocation.

Partir reste aussi fondé sur la confiance. Dans les hommes, dans l’avenir et en soi. Alain Peyrefitte l’a écrit dans la Société de confiance; aller voir ailleurs permet de développer un sens critique et créateur d’énergies nouvelles; c’est aussi dans ce but que je pars.

Quel bonheur de se retrouver au bord d’un champ de maïs pour cette première nuit; en un jour la rupture est totale. En passant par Amillis, j’ai fait une courte halte chez les dominicaines pour prier devant le Tabernacle. J’ai déjà eu l’occasion de fréquenter les lieux lors des vacances de février durant mon service militaire. Je tenais à les revoir une dernière fois pour dire à Dieu combien je mettais ce voyage sous sa protection. Jusqu’à présent il fait beau, la pluie évitée, et malgré un temps infini pour cuire la gamelle de riz, tout va très bien.

Partir pour réfléchir (vous ne vous en doutiez pas …!) sur tous les sujets, de la politique à la religion en passant par le savoir…

Nous verrons au retour ce qu’il en a été.

Mardi 14 avril 1998

J’évoquais hier la vocation; ce soir pour l’Angélus, poursuivant la lecture des Actes des Apôtres, j’arrive à la vocation de Saul, Ac 9, 1-19, le célèbre chemin de Damas. De ce chemin, j’en avais parlé avec Jacques, souhaitant quelque part que ce voyage soit un chemin de Damas.

J’ai l’impression que les jours qui s’écouleront seront à la fois premiers et derniers; impression certainement dûe au fait que chaque jour est un jour nouveau.

Mon frère a déjà rêvé de faire un tour du monde en vélo. Il ne me l’a jamais dit, mais j’en suis certain. Le livre d’Alain Guigny, 44000 km autour de la Terre est là pour témoigner. Je me souviens que lorsque j’évoquais cette pensée le soir avant de m’endormir, les larmes me coulaient; je ne supportais pas l’idée que mon frère puisse partir si loin si longtemps, avec le danger que cela représentait. Et maintenant c’est mon tour; je fais ce que je n’avais pas voulu pour mon frère, dans le secret.

Jusqu’où vais-je aller? Ne ferais-je pas mieux de rentrer, retrouver chaleur, confort, confort et compagnie, mes amis? Non, je dois tenir.

J’ai vu un enfant jouer avec des camions miniatures devant la porte du garage; je me suis revu…

J’ai vu de belles maisons, mais aussi des ruines telles qu’elles peuvent m’intéresser. Les reconstruire avec l’aide des plus démunis, mais avec quel financement?

Mercredi 15 avril 1998

Une maison était dédicacée: « A ma maison »; moi qui m’en suis privé pour un certain temps, ce nom donne à réfléchir.

Côté architectural, les églises ont un cloché carré et dans l’axe de la nef.

Sur la route j’ai trouvé ce qui pourrait être ma vocation; concilier les hommes, les voyages, étudier tout ce qui a trait à l’humanité (géographie, histoire, architecture, religion, travail, administration, commerce, philosophie), n’est-ce pas là le travail d’un ethnologue?

Jeudi 16 avril 1998

Journée des rencontres; bureau de Poste avec un technicien RATP travaillant à Boissy; échange sur le Bois l’Abbé où il a effectué son service militaire etc…Dix minutes plus tard, accueil chez un retraité qui m’a fait cuire une casserole de nouilles et m’a servi un vrai repas; le soir, une famille d’accueil, catholique: idées communes sur la vie actuelle, les JMJ [ Journées Mondiales de la Jeunesse] nous ont aussi liés. Leur première question a été: « Quel travail as-tu? » Moment venu pour expliquer rapidement la situation. j’espère garder le contact avec eux.

expressions découvertes, l’emploi du verbe achever pour terminer, dans « achever ton verre » et « une paire de … » pour dire beaucoup.

Vendredi 17 avril 1998

Le père de la famille qui m’a accueilli jusqu’à aujourd’hui midi m’a appris « une paire » de choses; nous parlions des problèmes économiques et de la situation désespérantes des jeunes, pour en arriver au travail manuel et, en particulier, la maçonnerie; là, il a dit une phrase très belle: « C’est formidable de construire une maison! »; cela rejoint la dédicace : « A ma maison »; quand je lui ai posé la question au sujet de sa vie dans l’agriculture, il m’a répondu clairement dans les grandes lignes et a conclu :  » C’est ainsi que j’ai fait ma vie. » Il m’a aussi surpris par son ouverture d’esprit, et il en est conscient. Nous avons aussi parlé du mariage des prêtres, de ceux qui vivaient mal en étant seuls; au sujet de la religion, peu importe que l’on soit catholique ou autre, l’important c’est son prochain. Il ne cherche pas à refaire le monde, chose rare; combien de fois sommes-nous tentés dans ce sens? Il se demande juste où nous allons, constatant que tous nos gouvernements échouent, 35 heures ou non, emploi ou pas:

  • Pour combien de personnes y-a-t-il du travail
  • Les revenus de ce travail sont-ils suffisants pour payer ces personnes?

Pouvons-nous trouver plus clair??

Puis vient le sujet lié à la famille; exemple de parents d’élèves maghrébins venant ensemble (père + mère) avec leur enfant, alors qu’une telle situation devient de plus en plus rare pour une famille française. Où est la solidarité, l’équilibre, l’éducation?

Je reviens au sujet des prêtres; il me disait en toute simplicité combien les prêtres vivaient mal leur sexualité, « ils sont toujours bonshommes », non? », disait-il; pas de réponse cependant à cette interrogation d’actualité.

Actuellement je vis avec cette parole de l’Evangile: « Demandez et l’on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit; qui cherche, trouve et à qui frappe, on ouvrira » Matthieu 7,7-8. en attendant la suite: « si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donnez de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-Il de bonnes à ceux qui l’en prient! »

Samedi 18 avril 1998

A quand le beau temps?

Ce soir je me retrouve dans un hôtel avec télé, wc, douche; moi qui me voyais monter la tente je ne sais trop où, sous la pluie, quelle différence; au sujet de la langue, j’ai bien du mal à m’exprimer et aussi à comprendre; après un bon temps de recherche j’ai fini par trouver cette chambre: j’attends la note!

Avant de commencer une lessive, j’ai mis les radiateurs à fond mais il me semble qu’aucun ne chauffe, super le séchage.

La nuit dernière j’ai eu une idée. Créer un journal relatant la vie des PME-PMI dans toute l’Europe, c’est-à-dire ne se limitant pas à des % mais se préoccupant des incidences locales dans les buts de :

  • rendre effectivement compte de la réalité
  • permettre éventuellement de développer une bonne idée dans d’autres lieux

Les rubriques seraient classées par pays, régions, activités. Toutes les bonnes initiatives en faveur de l’emploi, de l’insertion, de l’intégration y figureraient. Le concret, rien que le concret. L’homme et l’activité seraient le cœur de ce journal dont la fréquence de parution resterait à définir. Uniquement du terrain.

Dimanche 19 avril 1998

Début sous le soleil, et à la fin.

Entre les deux jamais je n’aurais imaginé passer par où mes roues sont allées. Imaginez les chemins forestiers de la Schwarzwald enneigés, et moi en train de pousser le vélo vers je ne savais trop quelle destination. Que d’émotions. Finalement tout s’achève dans un agréable camping.

idée: en passant près d’une entreprise de production de flms et cascades, je me suis demandé si nous avions connaissance de toutes les passions possibles. Non puisque tout reste à inventer, mais alors, comment naît une passion chez quelqu’un, puis chez un groupe de personnes (plusieurs quelqu’un)?

Lundi 20 avril 1998

Journée ensoleillée mais longue; quel bordel pour trouver une route de campagne sans faire trop de détours, ni grimper du 15% pour des prunes, surtout pour recommencer quelques minutes plus tard; et imaginez rouler le long de la N4, en vélo « of course », non, vous n’imaginez pas! Aujourd’hui, c’était du côte-côte avec les semi-remorques, puis des sorties de route pour rejoindre d’approximatives pistes cyclables, pistes certainement. De toute évidence il me faudrait une carte plus détaillée. Avec presque 10 heures de selle j’ai une légère tendinite au genou droit; ça fait déjà quelques jours que ça dure i.e. presque depuis le départ :).

10 DM le camping hier; ce soir 16 DM!!! Tout ça pour être la seule tente au milieu d’énormes camping-cars, mobil-home, caravanes, souvent à demeure, le luxe quoi; moi je me retrouve dans une tente humide, sous un ciel menaçant, et complètement crevé; j’ai dû aussi acheter une paire de patins de freins 20 DM!! Les patins d’origine sont quasi morts depuis la Forêt Noire! En les rapprochant, je les userais jusqu’à la ferraille, bref les 200 balles changées ce matin sont déjà presque toutes bouffées; il est temps que j’aille me coucher sinon je vais foutre des baffes à tout le monde. Je crois que les campings devraient faire la différence entre les « campeurs-crapahuteurs » et les « caravaneurs annuels ». Demain matin je resterai une demi-heure sous la douche, question de principe! En plus d’une circulation à chier, le paysage était tout aussi nul.

Bruno m’a remis une image de Ste Thérèse-de-l’Enfant-Jésus; je crois qu’elle m’aide à chaque instant. Merci Bruno.

Mais est-ce que je préfère être assis dans ce camping de Tübingen ou bien au Clos [du pré de l’étang, ancienne adresse de l’auteur!] rentrant des Artisans [de la Bière ] à faire toujours la même chose: peut-être bien ici.

Ils rentrent tous dans leurs appartement mater la télé: vive le camping.

Je rêve déjà déjà de refaire en voiture ce que je n’ai pas fini de faire, et aller dans les Gasthaus tous les soirs.

Je commence à comprendre ce que signifie la stabilité d’une maison. C’est heureux de voir les gens rentrer chez eux au chaud chaque soir, et pendant ce temps, certains sont sous les ponts, sur une bouche de métro,…ou même sous une tente. Non, là, c’est une blague, mais l’impression est là. Se transformer en SDF est finalement une bonne chose, encore que les autres sont plus SD que SDF, à mon avis.

Le Père Gourdin me disait: « T’es riche », je répondais gêné que non; mais si: quel luxe de pouvoir devenir itinérant alors que le confort auquel tant de gens aspirent était à ma porte. Je suis riche. Mais ce n’est pas donné à tout le monde. Etre riche dans la pauvreté voulue. Il est vrai que mon année de Service Militaire ne m’avait pas permis de discerner mon avenir comme je le désirais; ce voyage y parviendra, sans nul doute.

Heureusement les nuits sont bonnes, j’ai chaud partout 🙂

Mardi 21 avril 1998

Journée galère; déjà une grande ville pour un vélo c’est le bordel, mais imaginez avec une tendinite au genou droit!

J’ai perdu un temps fou pour sortir de cette p****** de ville Reutlingen. Mais la tendinite ne me permit pas de parcourir des kilomètres; déjà que je me suis levé vers 10h30; le temps de faire les courses, manger, je suis parti du camping à 14h; je savais que de toute façon je n’atteindrai pas Ulm ce soir; mais à ce point on pourra noter cette « étape » comme étant la plus courte!

Pour dormi c’est aussi le bordel. Bien sûr le camping sauvage, mais je ne me vois pas étaler la crême [ pour soigner la tendinite] sur le genou dans des conditions …// à l’instant deux jeunes viennent de la chorale qui répète en ce moment//; explication: voyant que je ne trouvais rien à l’endroit que l’on m’avait indiqué pour passer la nuit, seulement un hôtel à 100 DM, le superluxe, pas question, en passant devant une cathédrale version celle de Créteil, j’ai tenté le tout pour le tout, quelle que pouvait être l’obédience (méthodiste, évangéliste, …); mais enfin j’aperçois une mention Katholisch. OK, je tente ma chance; une chorale est en train de répéter, il est 20h30 et ça ne peut que s’achever vers 22h00; je joue quitte ou double; j’attendrai donc qu’elle ait fini. Entre temps un jeune sort fumer, je lui explique mon cas. Dix minutes plus tard les deux jeunes dont j’ai parlé plus haut arrivent; donc nous en sommes là. Pas de possibilité de logement à l’évêché, ils me proposent une Auberge de jeunesse à Reutlingen (quelle horreur) et je n’ai pas franchement envi de me perdre la nuit pour une AJ; ils me demandent ce que je cherche: hôtel, AJ, ou « privat »; je leur demande ce que signifie « privat » (par politesse parce que j’avais quand même deviné, pas complètement bête…); l’un deux, par interprète interposé, me dit que sa mère dispose d’une chambre mais qu’elle est à la répétition, donc il faudra encore attendre; pas de problème, j’attendrai; j’en suis à attendre la fin de la répétition.

Ce soir me revenait l’épisode de la naissance du Christ: Marie et Joseph trouvaient tous les hôtels complets et durent se résoudre à faire du quasi camping sauvage dans une étable; moi je n’ai qu’une petite tendinite, Marie allait accoucher, quelle différence. Et voilà que je vais finir dans une pièce confortable, quel luxe, quelle richesse.

On peut dire qu’aujourd’hui fut une journée-épreuve au cours de laquelle toutes les questions de choix de vie passent pas l’esprit. Précisons la cause de l’épreuve: la tendinite. Alors voilà, qu’est-ce que je fous ici, ne serais-je pas mieux dans un monastère, ou prêtre, ou marié avec un « chez-soi » comme presque tout le monde? Dieu me pose aussi des problème; je trouve que les crucifix plantés le long des routes sont « insuffisants » (le mot est inexact) pour dire que tout ne s’arrête pas à la Croix, mais après il y a aussi la Résurrection; alors, à quand la représentation de la Résurrection au coin des routes? Un jeune homme en blanc, un jardinier, un tombeau ouvert, une langue de feu, que sais-je, mais toujours une Croix…Ce qui ne me plaît guère aussi, c’est la façon esthétique dont le Christ est représenté en Croix; pourquoi ne pas sculpter un Christ laid (suivant certaines notions de laideur, la laideur comme la beauté étant des notions relatives). Ensuite, le saint Patron de cette cathédrale est Saint Wolfgang; je crois qu’il serait bon que tous les chrétiens du monde n’aient pas seulement connaissance des saints de leur calendrier national,mais aussi celle des saints des calendriers de leurs voisins; je pense que ce serait enrichissant.

Hier je disais que Ste Thérèse-de-l’Enfant-Jésus m’aidait.Aujourd’hui comment m’a-t-elle aidé? A avoir eu le culot d’attendre la sortie d’une chorale catholique? Et si je n’avais rien trouvé?Mais j’ai trouvé, merci Thérèse.

Alors une tendinite pour quoi faire? Pour arrêter deux jours, …toujours.

Mercredi 22 avril 1998

La nuit fut bonne; j’ai rêvé de la paroisse avec son Père Raimbault, peut-être des clercs et bien d’autres choses dont je ne me souviens plus, mais la nuit fut riche; le petit déjeuner aussi, la douche aussi; le genou montrait encore quelques signes de faiblesse.

Il fait beau, vent d’Est, je devais donc continuer. Vers 11h45 mon hôte me demande si je voulais manger quelque chose; ne voulant pas abuser et me rappelant que les allemands comme les anglais ne mangent guère à midi, je déclinai la suggestion et compris que je devais partir, ce que je fis sans tarder.

Au bout de 50 km mon genou me refait mal, non que je n’ai rien senti plus tôt, mais maintenant la douleur devient nettement plus aigüe. Je suis arrêté le long d’un chemin; j’ai repéré une cabane avec quelques arbres en contrebas: ce sera parfait pour cette nuit. Mais voilà: 50 km par jour ça mène où? J’ai un peu moins de 100 jours jusqu’au mariage de mon frère: 5 000 km dans le pire des cas. Je maintiens le cap fixé quitte à réduire le tracé en Finlande, ça devrait coller avec le visa pour les pays baltes.

Mon Dieu, je suis bien têtu. A moins d’être bohème, gens du voyage, le voyage n’est pas une vie. Encore une fois mon hôte me demanda le but de cette expédition et précisa la question du travail. Si l’on peut vivre un certain temps sans travail, sans être à la charge de qui que ce soit, où est le problème?Enfin passons. Où me voulez-Vous? Marié, avec C**, une autre; religieux à Saint-Benoît-sur-Loire, ailleurs; la question est ainsi résumée. Combien sommes-nous actuellement à nous prendre la tête afin de connaître notre vocation?

Tous ces gens qui passent en voiture, en moto, en camion, parfois en vélo ont un « chez-eux » et un travail; ils rentrent au chaud, prennent une douche et mangent sans problème. Et surtout ils travaillent pendant que je me balade; je recherche la réalité, ce voyage me projette dans l’irréel; je ne suis que spectateur de la réalité, était-ce le but?Que signifie voyager? Pourquoi voyage-t-on? Le voyage s’inscrit en partie dans le progrès mener dans les moyens de locomotion, un voyage n’étant que l’utilisation de ce moyen sur le moyen/long terme. Mais on peur aussi voyager à pied…

19h30. Je me souviens des habits de Big Jim que mon père m’achetait quand j’avais une bonne note, de la balle de tennis que ma mère m’avait acheté alors que nous faisions des courses chez Franprix; elle avait inscrit mon nom dessus au stylo bille bleu et j’étais allé jouer avec dans la « cité »; j’en étais très fier. Et je pleure. Ce soir, où en suis-je? Dans mon camping improvisé en compagnie des mulots, qu’est-ce que je fous? Que pensent mon père et ma mère de moi, ce soir?

J’arrête, je vais à Ulm et en une dizaine d’heures je suis à Paris; ou je continue passant chaque jour l’épreuve du soir, de la nuit, en me demandant à chaque fois: »mais qu’est-ce que je fous là? », « Que fais-je des recommandations de ma mère? » Moi qui fanfaronnais presque quand je disais que mon budget n’incluait pas le coucher, même au camping. « Le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête ».

J’ai envie de crier « Papa, je t’aime, Maman, je t’aime » mais ce soir ils ne m’entendront pas.

Quand je pense que je pourrais avoir des enfants qui se poseront les mêmes questions, ou que même mes parents se sont posés vis-à-vis de leurs parents respectifs.

Jeudi 23 avril 1998

Le moral remonte; mon genou a donné quelques signes d’alerte vers 60 km; ce soir j’ai 100 km tout rond au compteur et je suis exactement là où je le voulais.

Voyager c’est savoir où aller (quand encore c’est le cas) sans savoir où dormir; hier soir j’ai expérimenté ce constat; le camping sauvage, c’est quand même pas le pied; on se sent tellement mieux dans un camping officiel; ce soir je pourrais faire la java, quel contraste! Espérons que ça dure.

Quand je cherche un endroit pour dormir, j’ai parfois honte de le demander à des personnes qui travaillent, et c’est souvent le cas pour ceux qui cultivent. Avant d’arriver où je suis ce soir, je pensais demander à des personnes d’un certain âge qui étaient en train de remuer la terre de leur lopin; je ne pouvais pas m’arrêter en touriste leur demander si je pouvais planter ma tente sur leur terrain, ça aurait été indécent.

Se pose toujours la question du voyage, pourquoi? Pour rompre la monotonie; certes tout le monde ou presque subit ce ronronnement quotidien au travail, et bien peu nombreuses sont celles qui peuvent tout abandonner (sic). Abandonner. Abandonner pour mieux trouver ou abandonner pour rompre; certainement la première option.

Dans une société développée, on ne peut guère se passer des autres; nous ne sommes pas des touaregs. On a toujours besoin des commerçants; heureusement qu’ils ne se font pas la malle, eux! Et puis aussi des propriétaires de camping, non mais sans blague, on n’est pas des sauvages. Un voyage n’est donc pas une aventure.

Enfin ce soir mes prières rejoignent celles de ceux que j’ai laissés et que la paix règne entre eux et chez eux. Dieu, Notre Père, je Vous remercie de cette journée.

Vendredi 24 avril 1998

Au matin, pour changer.

Dormir sous la tente, c’est prendre l’option de se réveiller sous le soleil; il peut aussi bien pleuvoir. Par exemple, cette nuit, alors que rien ne l’annonçait, il a plu une bonne petite rincée; mais quel plaisir ce matin d’écrire ces quelques lignes sous la tente « porte ouverte », le « museau » chauffé par le soleil. Allez, bon courage, ce soir c’est le week-end!

le soir;

Le propriétaire du camping, ce matin, m’avait dit qu’il y avait « viele camping » après Ingolstadt; sur la carte je n’en voyais pas « viele » [ beaucoup] mais je lui ai fait entièrement confiance. Il se trouve qu’après Ingolstadt ce n’était qu’une vulgaire Zone Industrielle. Le soleil baissait. En sortant dune ville je salue un honnête bavarois qui bricolait sa clôture; revenant sur mes pas, ayant jugé sa bouille assez bonne, je me suis dit que j’aurais peut-être de la chance de planter ma tente dans le jardin. Après 5 bonnes minutes de « parlementation », je n’arrive pas à lui faire cracher le morceau, bien qu’il m’ait montrer à deux reprises le fond de son jardin; à moins qu’il ne me désigna les bords du Danube.Bref, laissons tomber et faisons vite avant la nuit. Ville (village) suivante: Menning. Je priais pour trouver quelque chose ou quelqu’un; j’avais l’idée de me payer une Gasthaus pour ma dernière nuit en Allemagne; le village est désert; je descends sa rue principale: rien; te, ô miracle, juste une Gasthaus à la sortie. La devanture m’est sympathique; on y entre par derrière; la salle à manger, toute en bois, est très accueillante, quasi chaleureuse; les propiétaire aussi, et je ne comprends toujours pas l’allemand bavarois; mais je m’y sens très bien. En montant me montrer ma chambre, la dame me monte deux sacoches; bref, tout va bien. Pour satisfaire un désir inassouvi depuis mon entrée en Allemagne, je commande 1 litre de Weissbier, et c’est devant ce verre, « cette chope », que j’écris ces lignes; un vrai régal; dire que j’aurais pu crapahuter en camping sauvage; il faut être fou! Imaginons seulement l’allure du » frühstück » [ le petit déjeuner]!!

C’est très curieux comme on passe dans des villes dans lesquelles on ne souhaite pas s’arrêter et d’autres dans lesquelles on est prêt à y dormir.

La journée? Eh, bien excellente; après des débuts laborieux à cause de l’inexistence de certaines « Fahrweg » [~pistes cyclables], maintenant je connais le plaisir de les emprunter. En plus, aujourd’hui et encore un peu demain je suis le « Donau » (Randwanderweg, le chemin pour vélo qui suit plus ou moins le Danube). Avec des portions alternées bitume et chemin, le plaisir est total. En cherchant mon chemin à Donauwörth, un homme d’un certain âge, en vélo, s’arrêta pour m’indiquer un itinéraire qu’il connaissait passant au nord d’Ingolstadt. J’étais Ok pour le suivre mais mon genou n’était pas très OK pour le collines que je devinais; donc je choisis le confort de la piste cyclable décrite. Je serais passé au nord, je n’aurais eu aucun problème pour trouver un camping mais je n’aurais pas eu mon litre de Weissbier!!! (une Augustiner Weissbier). Je ne connais pas encore le montant de la douloureuse, mais qu’importe.

Ingolstadt: ville étudiante donc très animée; bon nombre de rues piétonnes.

Neuburg: splendide ville « haute »; l’église particulièrement, une merveille.

remarques diverses: les publicités placardées autour des poteaux, leurs petits tracteurs contrastant avec leurs gros camions de terre avec souvent 8 roues à l’avant et autant à l’arrière.

En ce qui me concerne, le plus dur pour partir, c’est de s’éloigner d’où je pars. Aujourd’hui, à plus de 1 000 km de chez « moi », je me sens bien. Je sais que maintenant c’est parti pour le grand voyage; même au milieu de l’Allemagne, la fameuse Reutlingen, je ne me sentais pas encore assez loin de mon « Heimat » (~Patrie). Demain la Tchéquie, la République tchèque, la sortie de l’U.E., ça y est, c’est parti!

Ce que j’apprécie en Bavière, c’est leur salutation « Gruss Gott » (~ Que Dieu te bénisse).

La philosophie aide-t-elle à vivre? Dès l’instant que l’on parle d’aide, c’est que quelque chose ne va pas; à moins que la philo aide aussi à vivre les moments de bonheur…

Oserais-je écrire que ça me manque de ne plus entendre « Ah! c’est le chien-chien à son papa!! » [allusion à un certain Jacques… ]

Et dans cet instant de plaisir inénarrable, que représentent les bons moments passés avec mes amis, je ne sais. Ce que je sais c’est qu’au retour, ce seront des moments d’une intensité incomparable, d’une richesse inégalable, que les mets que l’on m’offrira seront autant de petits Byzance et que ceux que je serai capable d’offrir seront identiques. L’amitié y trouvera sa meilleure expression.

Et là je suis seul, à cette table, devant une chope bientôt vide, heureux.

J’en suis à presque mon deuxième litre; j’ai commencé la lecture des livres achetés à Fontenoy-la-Joûte.La phénoménologie est exactement ma préoccupation.

Samedi 25 avril 1998

Journée splendide le long du « Donau »; fin à Straubing, soleil couchant dans le dos, les premières fraîcheurs de la nuit tombante: un délice. le camping 15 DM, histoire d’écouler les DM qui me restent.

Demain le retour de la montagne avec, il me semble, un col à 1 000 m. Dernière nuit en Allemagne, cette fois, c’est sûr, Auf Wiedersehen, gute Nacht und Grüss Gott.

(au fait, j’oubliais, pissotières en allemand bavarois, ça se dit: die Pissoirschüssel!! J’aurais au-moins appris un mot.

Dimanche 26 avril 1998

Dès le départ j’avais le pressentiment que cette journée allait être dure. Le but impératif: la République tchèque.

Donc ce fut 3 cols en Bavière; et avez-vous déjà roulé un dimanche en Bavière? Ils font tous de la moto et de la voiture; pendant quasiment toute la journée, je n’ai pas cessé d’être doublé par de grosses cylindrées, tant sur 2 que sur 4 roues; sur deux roues, de vrais malades; ils s’en donnent à cœur joie à tombeaux ouverts, poussant à fond leur machine; en plus ils sont souvent deux dessus, la copine. J’aurais une de ces trouilles d’être le passager! Autant dire que je ne supporte plus le bruit d’une moto. Ce n’est pas fini car ils en font de même avec les voitures. Après les trains de motos, c’était les grosses BM, Mercedes, Opel, Audi, et les coupés BM Z1, Mercedes SLK, Porsche, une Ferrari, eux aussi poussant les moteurs à plein régime. Une horreur. Pendant tout ce temps je restais concentré sur ma ligne blanche le long de la chaussée. Ne me parlez plus de voitures allemandes, encore moins de faire de faire du vélo en Allemagne. Quand je pense qu’ils vous emmerdent dans les grandes villes avec leur protection de la nature, la pollution, le nucléaire, et ils ne se rendent même pas compte de leur connerie en roulant comme des abrutis au volant de leur BM série 7 toute puante de cuir et de clim’. Bien sûr les allemands font beaucoup de vélo, mais on oublie de dire qu’ils font autant de voiture sinon davantage! Sinon, pour l’anecdote, Michelin a oublié un col, celui à 1120 m.

Enfin, enfin, la frontière. Je ressentais une profonde joie. Ce que j’attendais depuis quelques mois, à cet instant, là, je franchissais la frontière, sans même sortir un passeport, comme ça, sans problème, sans même m’arrêter, seulement un salut de la tête avec le douanier. Je roulais lentement. Première fois de ma vie que j’entrais dans un pays dont j’ignore la langue. Et ce n’est pas en une semaine que je l’apprendrai! Pas la peine de chercher à comprendre les panneaux, sûr que je ne piperai rien. Pendant 2 km après la frontière les inscriptions sont encore traduites en allemand. En changeant 50 FF, c’est en allemand que nous nous sommes parlés, finissant par un « na sledanou » (au-revoir). En consultant mon anti-sèche de tchèque glissée sous le plastique de ma sacoche de guidon, je constate que ça signifiait « au revoir »; moi je voulais aussi dire merci, « dékuji ». Tant pis ce sera pour plus tard.

Les orientaux font le business local en vendant des nains de jardins; les premières personnes que je vois en Tchéquie: des chinois. Décevante première impression, en plus pour du commerce pur et dur: vendre des nains en plastique; mais quelle quantité de nains, il faut le voir. La route est bordée d’hôtels, j’allais écrire « bordée de bordels ». Tous-ces hôtels proposent du Pigalle en-veux-tu-en-voilà. Là aussi c’est répugnant. Pas question de passer la nuit dans le coin; les autres hôtels vous proposent le luxe habituel. Donc quels que soient les kilomètres à parcourir, j’empreinte la grande route qui mène à Hartmanice (E53) direction Plzen. Je ne sais pas encore ce que j’y trouverai mais surtout s’écarter de la frontière.

Hartmanice 15 km: c’est parti. Les fossés sont de vrais poubelles. (du reste un peu comme en Allemagne). Les routes sont un peu moins bien entretenues qu’en Allemagne; elles sont comme en France!! Donc potables sans problème, mais…Les grosses cylindrées font place aux bonnes vieilles Lada pas encore équipées de pots catalytiques! Du pot d’échappement émane la même suie que celle produite par mon réchaud à essence! Sur la route je croise en sens contraire les voitures allemandes qui rentrent au bercail. Que sont-ils venus foutre en Tchéquie, sinon bénéficier d’un taux de change très avantageux. . Je regarde la plaque d’immatriculation pour savoir à qui j’ai à faire; quand je vois les références allemandes, elles me donnent du dégoût. Ils vont rentrer dans le pays de la richesse en ayant profité du bon marché voisin.

Quant à moi, je suis la route en dos d’âne jusqu’à Hartmanice. Des maisons abandonnées, délabrées, d’autres, parfois juste à côté, que l’on juge en construction; des maisons isolées, sans clôture, qui donnent l’impression de confort. Les voitures sont rares. Ça change. Je croise une camionnette de la Policie: que recherche-t-elle? Le paysage me fait penser aux contreforts des Rocheuses: de part et d’autre de la route, de la lande sur quelques centaines de mètres puis des forêts de pins sur des collines à perte de vue. Quelques poteaux « transportant » de l’électricité vers la ville que je vais atteindre. L’atmosphère est au sauvage. Pourquoi pas une nuit à la belle étoile dans ce décor de western? Non, je suis trop trouillard pour ça.

Hartmanice. Après une superbe et longue descente dans laquelle on peut couper les virages sans souci, une petite ville sortie de nulle part. Quelques toits fument. On y retrouve des ruines, des constructions, une ou deux belles maisons, puis les « normales ». La nuit tombe. Je descends tout doucement dans ce gros village. Certains aspects donnent une impression de modernité, d’autres de totale arriération. Où est le choix? Je suis les flèches jusqu’à une pension. On y chante, on y boit de la bière. Je rentre dans le bar en me demandant où je suis, à quelle époque suis-je? Pour dormir il faut que je m’adresse ailleurs, en prenant l’escalier principal au dehors. Sur le pas de la porte, les tarifs. 250 Kc(Couronnes tchèques) (50 FF), juste la somme que j’ai changé, et encore je n’ai que 249 Kc précisément. Je m’en aperçois au moment de payer. L’hôtesse accepte. La chambre possède un confort comparable au Zimmer allemande; en plus elle a un canapé-boudoir dans lequel je suis en train de prendre ces notes – je suis un pacha. Et pour 50 FF avec petit-déjeuner!!! Je l’ai déjà écrit: je suis riche…et trouillard. Le luxe pour 50 FF, c’est inimaginable. De loin j’entends l’accordéon lancer quelques notes pour soutenir de très joyeux chants tchèques: ils s’amusent. C’est beau. Mais quel est leur idéal? Comment conçoivent-ils la vie?

Pendant environ 3 semaines je vais découvrir du tout nouveau, tout différent. Jusqu’aux pays baltes. Après en Scandinavie, ce sera toujours différent mais l’esprit plus occidental, en fin vous voyez ce que je veux dire (occidental = riche).

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