Selon les motivations des uns ou des autres, les périmètres qui circonscrivent le domaine du luxe et celui de l’essentiel seront plutôt flexibles. Dans un article publié dans Les Echos le 7 juillet 2020, Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens (Institut Sapiens), nous propose une réflexion autour de ces notions ainsi que certaines mises en garde.
Cette réflexion s’inscrit dans cette recherche d’une certaine sobriété. Autant cette notion peut faire sens à certains, autant elle peut sembler totalement « has been », sinon insensée, inactuelle et dépourvue du moindre intérêt. Malgré tout, si l’époque voudrait suggérer un brin de modération dans la consommation énergétique, une modération de la consommation pourrait s’avérer une idée géniale. Mais la réalité est bien moins évidente.
Nos présenterons succinctement les grandes lignes de son article. Nous élargirons ensuite la conception du luxe que l’auteur présente, peut-être en lui réattribuant une signification originaire, et pour le distinguer de la production industrielle. Celle-ci précisera le sens de l’utilité ou de l’inutilité d’une marchandise. Enfin nous formulerons une hypothèse qui ne demandera qu’à être évaluée.
Du luxe et de l’essentiel
Sur fond de bilan carbone et d’émissions de CO2, Olivier Babeau nous interpelle sur le « logique dangereuse » qui se profilerait derrière l’établissement d’une liste de produits « basiques » établie par un « clergé vert autoproclamé ». Un recentrage sur des consommations déclarées « essentielles » pourrait séduire et être soutenu par le truchement de quelques réseaux sociaux, en même temps qu’il contreviendrait à quelques menus détails constitutifs de nos libertés.
Il attire l’attention sur le bilan carbone catastrophique de « l’éolien et du solaire en l’absence d’une énergie pilotable comme le nucléaire » – il n’en faut pas moins pour réjouir un shifter 🙂 [1]!! , il rappelle que les émissions françaises de CO2 sont parmi les plus faibles par habitant de tous les pays développés, il précise bien que ce sont « nos sociétés à économie de marché (qui ont) démocratisé le luxe d’hier ». Nous avons déjà eu l’occasion de le dire, sur ce point, tous les sociaux-libéraux sont d’accord : c’est la subtile combinaison du capitalisme et du libéralisme qui a permis le développement des sociétés au travers du monde.[2]
Le dernier point intéressant est précisément celui qui concerne la définition qu’il nous donne du luxe. En une phrase cela donne : « le luxe d’hier est devenu la consommation normale d’aujourd’hui ». Se nourrir tous les jours, s’éclairer, se chauffer, se déplacer, se soigner, communiquer à distance…des besoins vitaux auxquels nous ne pensons plus guère dans nos quotidiens.
A ces différents points repris sommairement il conclut qu’il est « urgent de sortir de la gangue idéologique » qui entrave le pays et « de faire de l’écologie un sujet abordé scientifiquement, ouvert à l’innovation et pragmatique, évitant toute pollution par des agendas révolutionnaires et anticapitalistes ».
Du luxe d’hier au luxe tout court
Nous pouvons reconnaître et apprécier le niveau de confort de nos sociétés dites développées. N’oublions cependant pas la misère qui n’en est pas moins absente. Pour elle, la couverture des besoins vitaux rejoint tristement le « luxe d’hier » mentionné par Olivier Babeau. Sans oublier ces gens touchés dans leurs corps et leur esprit par un monde qui n’est pas que douceur, en allant un peu plus loin que le président de l’Institut Sapiens nous amène, voyons le luxe tel qu’il existe depuis, lui aussi, des temps assez reculés.
Dans son article il pointe les « quelques représentants de l’écologie de gauche » qui appelleraient de leurs vœux la limitation voire la suppression du « « luxe », c’est-à-dire les consommations inutiles ». A partir de là, il précise qu’un économiste ne saurait distinguer entre « la consommation utile de l’inutile » et il enchaîne donc sur ces « luxes d’hier » devenus ordinaires. Permettons-nous de douter que ces « écolos de gauche » auraient dans leur viseur quelque aigreur à l’égard du chauffage pour tous, des soins pour tous, et de la mobilité (terme à la mode). Pas davantage il nous semble quant à la question de pouvoir communiquer à distance. Olivier Babeau les voit venir de loin : décréter les transports aériens ou la 5G comme des luxes inutiles relèverait d’un dogmatisme « dénué de sens objectif ». Nous pouvons les comprendre les uns et les autres ; nous avons tous entendu que « les avions, c’est pas bien, ça pollue à mort » et que « la 5G, ça nous balance tellement d’ondes dans le cerveau que l’on va bien finir par choper un cancer avec cette c****ie ! ». (discours conforme à l’altermondialiste moyen bien content de surfer sur internet à partir de son ordiphone…)[3].
Si le langage ordinaire s’autorise l’emploi du terme ‘luxe’ dans un sens volontairement et exagérément hyperbolique, une discussion autour d’évolutions techniques n’en requiert pas nécessairement l’emploi. Sans caractère idéologique, ces évolutions s’inscrivent dans le sens d’un progrès fait d ’améliorations successives, et, parfois, de découvertes qui deviennent de nouveaux points de départ, nos actuelles technologies dites « de rupture » (ou encore « disruptives…).
Et le luxe dans tout ça, le vrai luxe, qu’en faisons-nous ? Quand Olivier Babeau se méfie de ces « représentants de l’écologie de gauche » tentés par une ‘réduction à l’essentiel’, s’entendent-ils vraiment, ces protagonistes, sur une définition précise du luxe ? Que les plus radicaux de ces « représentants » veuillent supprimer le transport aérien courte distance ou s’opposer à la 5G, pourquoi pas ? Ces moyens rentreraient dans la catégorie « luxe » dans leur schéma de pensée. A aucun moment le luxe, tout simple, n’est abordé. Peut-être, d’ailleurs, a-t-il déjà été « liquidé » ? Du luxe n’en parlons plus, inaccessible au plus grand nombre, parfaitement inutile, catégoriquement superflu. Exit les joailliers, les couturiers et autres manufactures d’objets précieux.
Ce luxe-là, celui de la place Vendôme et de la rue Saint-Honoré [4], celui que la « classe moyenne » même supérieure ne pourra jamais s’offrir, ce luxe comporte au-moins une qualité, celle de la recherche du beau. Ce luxe peut cacher une réalité plus sordide, nous ne nous méprenons pas sur la question, il peut friser l’indécence, mais, dit trivialement, « il marche ». D’un côté nous pouvons, si nous le souhaitons, en admirer certaines de ces pièces, et d’un autre il y a des acheteurs, en petit nombre. Que l’on le dédaigne ou non, le marché du luxe reste l’expression de l’imagination de créateurs combinée à l’ingéniosité des artisans. Les uns comme les autres participant à cette poursuite du beau qui est tension permanente.
Après ce détour par le luxe nous allons revenir dans un monde plus ordinaire, disons, qui nous est plus familier. A la tendance par laquelle nous serions tenter de qualifier le luxe de parfaitement inutile, nous opposerons une autre sorte de biens qui peuvent rentrer dans plusieurs catégories.
Inutiles, mais pas seulement !
Dans notre petit monde, celui des méga-centres commerciaux qui ne cessent de s’implanter et de s’agrandir, il est impossible que notre regard ne tombe sur ces enseignes qui proposent un peu de tout pour des prix « défiant toute concurrence », non ? Bien sûr, les-dites enseignes ne sont pas seules concernées ; les rayons qui débordent de ces produits « pas chers » moutonnent un peu partout dans n’importe quelle grande surface commerciale [5].
Obnubilé par « la » liste qui pourrait être promulguée par les « écologistes de gauche », Olivier Babeau redouterait que parmi les interdictions figurent « la viande, le chauffage, les restaurants, la décoration… ». La remarque sent bon l’amalgame avec sa point d’absurdité mêlée à tout l’amour qu’il porte au « clergé vert », mais malgré tout, pour les besoins qui vont suivre, nous retiendrons le dernier terme, la décoration, comme l’archétype qui va recouper autant que recouvrir tous ces objets que nous n’achèterions pas sans être passés devant !
Cette décoration-là n’a plus aucun point commun avec le luxe tout juste évoqué. Ces décorations possèdent en revanche de très nombreuses similitudes, à commencer par celle-ci : la production industrielle. L’expression est d’une franche banalité de nos jours, mais imaginons ces milliers de chaînes de production pour, laquelle fabriquer des bougies, laquelle mouler ces coques de briquets, de poupées, de boîtes plastiques de toutes couleurs et dimensions possibles, laquelle usiner tel porte-clé, empaqueter ces déguisements d’Halloween ou ces sapins de Noël…la liste est infinie. Imaginons aussi l’industrie pétro-chimique qui œuvrent en amont, même si le préfixe n’en a plus pour longtemps…Un autre point commun ? Une utilité très relative. Le temps d’un cadeau, le temps d’un divertissement, d’une journée, d’un soir, d’un repas ?? Exceptés quelques objets dont l’utilité peut être avérée, et que nous pourrions trouver dans des surfaces plus compactes, beaucoup d’autres flirtent bon le caprice.
Dans le cas particulier de la décoration effective de nos intérieurs, voire des extérieurs, la subjectivité des choix rend le jugement bien évidemment plus délicat. Chacun peut en juger à sa manière, nous avancerons qu’à une inutilité potentielle vient s’adjoindre un goût fortement prononcé pour le kitsch. Du luxe, de sa rareté, et de sa recherche du beau nous aboutissons au médiocre, pléthorique, pas cher et au bon goût discutable, en un mot :il ne s’agit de rien d’autre que de la pacotille. La suite, nous la connaissons, tôt ou tard, ça passe dans une benne de déchetterie.
Conclusion
Il est incontestable que les commodités qui équipent les habitations résultent de plusieurs dizaines d’années de progrès technique et l’on ne peut que reconnaître le confort qu’elles ont apporté. Pour autant, l’absence de ces équipements n’était pas nécessairement corrélée à la misère ou au malheur.
Assimiler le luxe à un degré de confort peut sembler quelque peu exagéré. Le rapport n’est pas dénué de sens, mais à bien considérer la nature du vrai luxe nous pouvons caractériser plus objectivement la nature périssable de la camelote, ces « biens » de consommation de masse.
Par suite, nous émettons l’hypothèse que le vrai luxe pollue moins que les tombereaux de pacotille qui se déversent tous les jours dans les cabas. Ce n’est là qu’une intuition, aucune données chiffrée. Mais il nous semble que la soustraction de tous les conteneurs au flux de marchandise mondiale serait un premier pas pour le plus grand bénéfice de l’environnement, toute pollution confondue.
Mais nous touchons là à un constructivisme que nous voulons absolument éviter. « Interdire » la pacotille revient à la même démarche d’un « clergé vert autoproclamé » qui voudrait établir des listes. L’être de « désirs et d’intérêts » mis en évidence par le néolibéralisme a déployé une faramineuse sphère d’envies [6]. La décroissance de cette sphère n’est pas gagnée à moins de prendre conscience que notre « être-au-monde » compte davantage que n’importe quel « avoir-au-monde ». Cet « être-au-monde » n’est ni une envie, ni un désir, ni un intérêt, il ne rentre dans aucun constructivisme, il est juste là. Déjà là.
Notes
[1] : En lien avec The Shift Project, think-tank fondé et dirigé par Jean-Marc Jancovici, pour proposer des solutions en matière de transition énergétique. Un Shifter est un promoteur de ce projet, quel que soit son niveau d’engagement.
[2] : par exemple, chronique d’Eric Le Boucher, les Echos, 12/6/2020, p11. Il parle d’un « Grand Rapprochement des niveaux de vie entre les pays riches et les pays pauvres à l’oeuvre depuis 30 ans grâce au libéralisme » ; ou cet autre exemple : les Echos, 12/5/2020, Richard Hiault, dans son article intitulé : « Non, la Covid-19 ne signe pas la fin de la mondialisation », précise que « le système libéral et capitaliste a pourtant généré, au fil des siècles derniers, un accroissement généralisé de la richesse mondiale », tout en reconnaissant un peu plus loin « certes, de manière inégale ». Bien sûr, en puisant dans les colonnes de l’Huma, on ne trouverait pas ce genre de reconnaissance… !
[3] : Mais, effectivement, oui, l’avion, ça pollue beaucoup !! Quant à la 5G, on attend les recommandations de l’ANSES, mais, a priori, il n’y a pas de danger…
[4] : désolé pour ces images d’Epinal parisiano-centrées… !
[5] : Auxquelles il faut désormais rajouter toutes les vitrines virtuelles qui ne cachent pas moins des dizaines de milliers de surfaces d’entreposage et des logistiques connexes. La décroissance des besoins futiles n’est pas pour demain !
[6] : On ne compte plus le nombre d’intellectuels qui ont planché sur la question du « sujet de droit » et de ses nombreuses déclinaisons. Citons seulement cet article de Michaël Foessel, Néolibéralisme versus libéralisme, paru dans la revue Esprit, novembre 2008. Je mettrai cet article sur le blog.
[] : Nous savons combien ces idées sont discutées, et disputées, à longueur d’années sans que l’on ne puisse vraiment les trancher. Nous retranscrivons ici une pensée, peut être dominante ; dans tous les cas, celle qui a effectivement opéré à travers le monde pour le meilleur, mais pas que, depuis quelques décennies. Il n’en reste pas moins que la discussion de ces sujets n’est pas aussi binaire que l’on pourrait le prétendre.
[6] : La réflexion sur la 5G tient du même jeu d’équilibriste que celui tempère le social-libéralisme, le capitalisme et le libéralisme. On peut y trouver du bon et du moins bon. Peut-être que l’Internet des Objets va permettre l’éclosion de gigantesques économies d’échelle sur un plan énergétique…en même temps que nous serons bien sagement traçés…A suivre !

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