« Il est mort ». Sujet / verbe / attribut du sujet, une structure de base exprimant une idée concrète. C’est ainsi que sa mère lui apprit la mort de son père. Peu de temps après son frère lui téléphona. « Bon, Papa, c’est fini. » Peut-être a-t-il ajouté un « il est mort ». Toujours est-il que l’annonce était moins directe que celle que lui fit sa mère. Voulait-il le ménager, transmettait-il sa propre affliction; peu importe. Dans un cas l’annonce est directe, dans l’autre, indirecte; le résultat est le même dans les deux cas.
C’est un rendez-vous avec son psy qui fit remonter à sa mémoire cet événement vieux de huit ans. Le psy lui raconta une histoire.
« C’est un type qui doit s’absenter subitement de chez lui et partir loin pour plusieurs semaines. Il confie son chat Maouw à son frère. Une fin de journée, comme il avait l’habitude de la faire, il appelle son frère.
« – Et au fait, comment va Maouw?
« – Ah. Il est mort.
« – Comment ça « mort »??
« – Eh bien , on l’a retrouvé un matin, mort, dans le massif des rosiers.
« – Mais tu te rends compte de la manière dont tu m’annonces la nouvelle? « Il est mort », comme ça, brutalement!!
« – Ah bon, je suis désolé que cela t’ait choqué. Mais comment aurais-tu aimé que je te le dise?
« – Eh bien, je sais pas, quelque chose comme: »Il est monté sur le toit, il s’est mis à pleuvoir, il s’est réfugié dans un recoin tout proche du conduit de la cheminée; il miaulait si fort que vous avez fini pat l’entendre, vous avez appelé les pompiers; ils sont arrivés avec la grande échelle, et malgré tout leurs efforts, Maouw a glissé, il a essayé de se rattraper à la gouttière, mais finalement il est tombé dans le massif de rosiers. Un pompier s’est précipité pour tenter de le sauver, mais il n’a pas pu le ranimer… » Enfin voilà, quelque chose comme ça qui soit moins brutal à entendre…
« – Ah! d’accord; je ferai attention la prochaine fois…
« -Et sinon, Maman, comment va-t-elle?
« – Alors, Maman, …elle a voulu monter sur le toit…. »
Que ce soit en quinze lignes ou en trois mots, le résultat est le même.
De la même manière que l’on annonce une mort, on peut annoncer une séparation, un divorce. La situation n’est pas exactement comparable. Dans le premier cas, on subit l’événement, tout le monde le subit sans distinction; dans l’autre, il est le résultat d’un acte de volonté singulière. Hormis cette nuance, et en extrapolant, l’annonce d’une séparation ne devrait pas être pire que l’annonce d’une attirance! Dans tous les cas, elle relève d’une volonté singulière. Certes, dans le cas de l’amour se cache une idée de bonheur et l’attirance est manifeste. Une erreur d’appréciation demeure toujours possible et l’expression d’une volonté et d’un désir peut aussi très bien rencontrer une non-réciprocité…
Une séparation sous-entend plus de tristesse que de joie. Peut-être dans un immédiat. Car, suivant un raisonnement comparable à celui qui manifeste l’évidence d’une attirance, de même peut se manifester l’évidence d’une attirance qui touche à sa fin. Par suite immédiate, la tristesse d’une séparation n’aurait aucune autre signification que l’annonce d’un bonheur à venir, comme le soleil succède à la pluie.
« Combien de personnes sont capables d’un tel courage pour annoncer la fin d’une relation, se demandait-il? » Peu nombreuses à son avis. Plus il pensait à ce cas de figure, plus il réalisait l’évidence de l’éventualité. La tristesse d’une séparation ne faisait que manifester l’aspiration profonde des êtres humains à l’Amour universel; une relation singulière constitue un chemin possible vers celui-ci, mais non le seul; nous conférons une importance considérable à une relation qui s’établit, pensant que cette relation est celle qui nous fallait pour être heureux.
La première erreur de jugement tient dans la croyance que nous serons heureux grâce à cette relation qui nous est parfaitement extérieure à nous-mêmes; la seconde, de croire que cette relation sera sûre et définitive. La première révèle un amour pour soi-même inachevé quand la seconde perpétue un schéma de vie conditionné par quelques siècles de christianisme, au-moins pour ce qui concerne le monde occidental.
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