Sur la route (1/n)

Neuf heures du matin, Route Nationale 13 à l’approche de de la région parisienne, pause café à la station Avia de la Prairie.

Départ matinal. Lever du soleil. Un CD joue Era. Souvenir de rêves de jeunesse où j’imaginais utiliser un poste d’auto-radio dans ma chambre. Fabriquer un coffret, brancher des enceintes, ajouter à ceci une source d’énergie!! que j’avais eu tendance à oublier. Projet imaginé, mais jamais réalisé.

Imaginer. Imaginer une idée, imaginer une fabrication. Faire ou ne pas faire. Combien de rêves, de fantaisies, ne nous ont pas traversé la tête de tout un chacun? Combien de ces rêves sont-ils restés dans les limbes de nos pensées?

« – Romain a dit que j’étais une vieille meuf’ parce que je voulais pas raconter ce qui s’était passé ce matin; il avait trop le seum! ». Remarque sans intérêt d’un dialogue aussi sans intérêt entre la serveuse de la station service et les badauds qui devaient la connaître. Ces phrases dites en l’air, juste pour parler.

Treize heures onze, quatre cent quarante quatre kilomètres; compris un détour conséquent pour éviter les bouchons. Je n’ai pas pu tous les éviter mais ils m’ont fait atterrir à Champigny-sur-Marne, rue des Tilleuls, c’est-à-dire sur les lieux de mon enfance scolaire. Des lieux toujours aussi calmes, et toujours le même froissement des feuilles de platanes sous nos pas.

J’ai eu l’idée de passer dans la rue où habitait BL. Je ne me souvenais plus exactement du numéro. Par élimination il s’agissait bien de la propriété dont le oportail est surmonté d’une glycine.

Je passe une première fois dans la rue, je ne m’arrête pas, je continue mes déambulations. Rue Jean Alemane, puis encore à droite, rue du Lieutenant Ohresser. Au carrefour suivant je traverse la rue Aristide Briand et je continue jusqu’au prochain carrefour: la maison de FL. En rédigeant ces lignes, je me fais cette réflexion que j’aurais pu continuer cette rue encore un peu, j’aurais vu la maison où habitait DA. Sur le moment ce n’est pas cette maison qui occupe mes pensées. Rue Roger Salengro. Je passe devant la maison d’EG; elle semble proche de l’abandon. Carrefour suivant, le portail vert devant lequel j’ai pour la première fois embrassé une fille sur la bouche, c’était KL. Je remonte la rue des Tilleuls. Déserte, pas une voiture; au loin, un quidam remonte la rue, tranquillement, paisiblement.

Vais-je y aller? Telle est la question qui m’occupe l’esprit. Vais-je avoir le courage d’aller sonner à la porte des L? Le sentiment de peur s’installe; pas la peur panique, bien sûr, mais la peur du ridicule, la peur du « flop », peur de toutes ces milliers d’excuses, excuses qui me permettraient de m’éviter ce nouveau passage rue F. Mais très vite les éléments de psychologie positives reprennent le dessus. « Vas-y », disent-ils, « il n’y a rien à craindre, rien de rien, et tu le sais très bien ».

Je reprends la rue Roger Salengro mais je ne tourne pas tout de suite rue F. D’abord, je pousse quelques dizaines de mètres plus loin pour aller rendre visite à cette cour bordée de garage. De combien de parties de foot aura-t-elle été témoin avec les Yannick, les Cédric, les Emmanuel? Je ne pouvais faire l’impasse de ce crochet; mais toujours une excuse pour ne pas aller sonner à la porte rue F. Je prends une photo de cette cour, j’en ressors, et puis c’est décidé, je vais aller sonner.

Le rideau s’écarte, la fenêtre s’ouvre, je reconnais bien Madame L. . Au-moins les propriétaires n’ont pas changé. Elle ne me remet pas, elle pense que j’étais enseignant, mais non, je lui confirme que j’ai bien partagé toute ma scolarité avec sa fille B. .

Elle prend le message, je lui répète clairement mon état civil en espérant qu’elle le retienne bien! Je n’ai pas de doute quant à la tenue de ses facultés intellectuelles, mais devant la surprise de cette visite, la mémoire peut vite jouer des tours. Je suis resté derrière la grille. Autres lieux, autres coutumes. En Normandie, les portes se seraient ouvertes et l’apéritif servi; en région parisienne, la coutume veut que l’on reste derrière les grilles. Enfin, elle m’assure qu’elle va tout de suite transmettre le message. Le « tout de suite » me rassure. Je prends congé de Madame L. qui m’avoue être très touchée par la démarche.

Je suis heureux de l’entendre prononcer cette phrase. Je pars heureux. Les craintes n’étaient pas fondées, comme toujours. Merci Alain pour la concrétisation de ces années d’accompagnement. La fructification est en route. Une nouvelle graine est semée. Je n’ai laissé aucun numéro de téléphone. Sa mère ne m’a rien demandé. J’ai préféré laisser faire l’énergie envoyée dans cet instant présent.

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