De l’intelligence émotionnelle

Selon les traditions au sein desquelles nous avons grandi, été élevés, et donc été éduqués, nous avons, tout d’abord, peu ou prou compris que ce n’était pas bien de mentir, ni « piquer des bonbecs chez l’marchand », et qu’obéir à ses parents était plutôt bien perçu. A cette base, vinrent s’ajouter quelques rudiments du quotidien, comme celui de tenir la porte, et celui de dire « Bonjour et Au revoir », agrémenté d’un Monsieur ou Madame de circonstance pour témoigner d’un respect supplémentaire. Ensuite, au cas où une furieuse envie de réduire notre prochain à néant nous prenait, on apprit qu’il ne faut pas tuer. C’est dans les Dix Commandements, le Code Pénal a repris la chose à son compte, chose qui, intuitivement, pourrait être consisérée comme innée dans la nature humaine. Enfin, c’est toujours mieux quand c’est écrit…Avec ces grandes lignes, la société, tout autant laïque que religieuse, s’en sort à bon compte ; sa partie religieuse ajoutera qu’il faut aimer Dieu par dessus et avant toute chose, y compris soi-même ; sa partie laïque se sanctifiera dans la devise révolutionnaire « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Les deux parties en présence ayant compris depuis fort longtemps l’importance qu’il y avait à contrôler les esprits, chacune aura à cœur de développer les outils éducatifs devant servir cette édification. La figure tutélaire du maître s’imposa, elle se rajouta à celle des parents, et la capacité à obéir s’appliqua avec la même importance. Insidieusement, le vers de la soumission à l’ordre établi commença son œuvre. En apparence, et rapporté à la force d’une tradition multi-séculaire, le principe de l’obéissance pourrait ne susciter aucun questionnement. En soi, qu’un minimum de discipline soit nécessaire pour acquérir savoirs et compétences semble tomber sous le coup du bon sens ; qu’un effort de persévérance permette de croître dans l’exercice d’aptitudes à même de contribuer à son propre épanouissement, personne de bien intentionné ne pourrait venir contester ces attitudes. Mais l’obéissance s’impose comme une force extérieure, donc contraignante ; savamment entretenue dans un ordre politique, elle devient d’autant plus suspecte de poursuivre des buts inavouables.

Et ce faisant, l’éducation « classique » passe complètement à côté des valeurs qui nous animent en profondeur. Certaines d’entre elles se recoupent avec celles communément répandues dans les différents types d’éducation reçue. Citons en quelques unes : respect, honnêteté, justice, tradition…Mais elles sont loin de circonscrire toutes les autres qui impulsent notre élan vital. La culture de l’optimisme, le travail de l’humour, l’attrait pour le pragmatisme, la séduction de l’aventure, le penchant pour le plaisir, l’aspiration à la liberté, l’entretien de l’imagination, l’accueil de sa vulnérabilité, la force de l’acceptation, autant de repères qu’il est bon de connaître. S’ils sont tous porteurs d’énergie positive, chacun ne résonnera pas de la même manière d’un individu à un autre. Mais à quels moments de la « vie » ce discernement a lieu ? Répondons qu’il est variable. Mais ce n’est pas l’école qui sème ces graines-là. En revanche, l’« école de la vie » peut y contribuer.

L’intelligence émotionnelle semble pouvoir contribuer à la construction d’un monde meilleur. C’est là qu’une confusion me semble devoir être évitée. La connaissance des valeurs qui nous animent n’a rien à voir avec les émotions qui nous traversent minute après minute. La connaissance de nos valeurs ouvre tout droit sur la puissance de vie, elle ouvre sur cette p****n d’énergie qui nous fait aller de l’avant. C’est cette énergie-là qui peut contribuer à rendre un monde meilleur suivant la méthode du colibri : chacun fait sa part, même si la cause semble perdue. Et elle ne l’est jamais complètement. Les émotions, elles, font partie du décor mouvant ; elles passent, comme les nuages. Qu’une situation donnée provoque en nous un surcroît d’énergie, c’est que la situation touche intimement une valeur fondamentale. Qu’une émotion intense soit ressentie à cette occasion, garder présent à l’esprit qu’elle n’est que le résultat d’une rencontre avec une, ou plusieurs, de nos valeurs. La situation peut cesser, avec elle, l’émotion : la ou les valeurs perdurera(ont). L’intelligence émotionnelle consistera donc à apprendre à contrôler autant la poussée émotionnelle que sa décrue, elle n’est autre chose qu’une forme de sagesse yogique ! Nous ne sommes pas tous égaux devant la gestion de ces émotions. Le premier impératif consistera à apprendre ces mécanismes, puis l’essentiel consistera à savoir rester connecté le plus souvent possible à ces valeurs qui nous poussent à donner le meilleur de nous-mêmes. Vie personnelle, vie amoureuse, vie professionnelle, pas de différence…

Par-delà les préceptes de bases, ce n’est pas à l’obéissance qu’il faut obéir, mais à nos valeurs fondamentales. Les maîtres tomberont d’eux-mêmes, leurs gesticulations tout autant que leurs péroraisons s’évapoveront dans le néant de leur fatuité. Le dogmatisme perdra en signification, quel que puisse être le dogme convoqué. Hayek autant que Marx tomberont en désuétude, et la fable des Chaudoudoux de Claude Steiner pourrait prendre le relais. Ne serait-ce pas là une perpective prometteuse ?

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