Libéralisme, illibéralisme et écologie

Récemment j’ai attribué au libéralisme une vertu de sobriété. Naturellement, cette attribution ne tombe pas vraiment sous le sens, à moins de tenir absolument à se voir accusé de révisionnisme !

Cependant, écarté le risque de procès, et à côté du libéralisme, nous allons revenir sur ces mouvements qui accueillent et défendent volontiers, sinon l’idée explicite de sobriété, à tout le moins l’idée de décroissance.

Disons-le tout de go, ces mouvements ont le libéralisme en horreur. Moi qui croyais bien faire en m’appuyant sur les trois piliers du libéralisme que sont la liberté, la propriété et la responsabilité, pour en faire émerger de la sobriété, eh bien c’est cuit. Que l’écologie de gauche ne soit pas très friande de ces piliers, nul besoin d’insister sur les raisons de cette frilosité. Et là où, sur le versant de droite, il serait plausible de trouver un soutien à cette démarche libérale, contre toute attente, on y trouve tout le contraire. C’est à peine croyable, mais c’est pourtant bien vrai, faites donc un tour du côté de la Nouvelle Droite, intellectuellement portée par un Alain de Benoist et formulée dans les colonnes de la revue Eléments, ou du côté de Jean-Frédéric Poisson avec Le nouveau Conservateur.

Aux nuances près des uns ou des autres, dans leur ligne de mire on trouve, pour la part critique : celle de l’atomisation des individus, celle de la loi du marché, celle du pouvoir des juges, celle de la dépolitisation de la société, celle du progressisme, ces critiques étant familièrement connues sous les vocables de mondialisation, d’individualisme et de droits de l’Homme. Pour la part des idées défendues, on trouvera : la recherche d’un ancrage dans les traditions, une forme d’admiration pour la paysannerie, toute faite de liens avec les dites traditions, le convivialisme, le romantisme « si, si », et l’idée de la démocratie comprise étymologiquement, donc un peuple souverain et constituant – Etienne Chouard n’est pas loin…

C’est en combinant la critique de la mondialisation, non sans raison, et cet appel au peuple, sachant mieux que quiconque où se trouve son intérêt collectif, qu’émerge la démarche écologique sur ce versant de droite. Mais il est nécessaire de suspendre un moment le raisonnement. Omettons le qualificatif de « droite » et nous ne trouverons rien d’autre que la ligne éditorial du Journal de la Décroissance que l’on peut difficilement qualifié de droite !! La droite Révolutionnaire conservatrice de de Benoist, la droite conservatrice de Poisson, main dans la main avec la gauche écologiste de Vincent Cheynet (chroniqueur dans le Journal de la Décroissance). Si les choses étaient aussi simples, ce serait trop beau. Au cas où des susceptibilités seraient froissables, et que de toute façon le minimum consiste à circonscrire les choses le plus précisément possible, quelques menues précisions s’imposent. Que la Nouvelle Droite soit classée à droite, c’est l’évidence tautologique par excellence, mais Alain de Benoist saura mettre en évidence toute la gauche que contient sa droite. Que la Journal de la Décroissance puisse être étiqueté à gauche semblerait naturel, sauf que ses rédacteurs s’en prennent autant à la gauche qu’aux écologistes patentés ; l’option de droite étant de facto exclue, cette Décroissance est …ailleurs, ni à droite, ni à gauche, ni écologique. Mais où est-elle donc ?? Elle est juste anti-machiniste. Ca a le mérite d’être simple.

Lâchons le mot : nous sommes là face à ce que l’on appelle de l’illibéralisme. Revendiqué par la Nouvelle Droite, passé sous silence pour la Décroissance. Nous voyons déjà s’hérisser toutes les plumes des orfraies de gauche, la vraie gauche médiatique, celle qui défend le pouvoir d’achat et les droits de tout le monde, pour venir manifester son indignation devant cette monstruosité qu’est l’« illibéralisme ». Toute la gauche prise dans ses contradictions, déjà mise en évidence par un Jean-Claude Michéa ! « Non, nous ne sommes pas d’accord avec le libéralisme, c’est carrément pas juste comme système,…mais enfin on aime bien avoir le droit de tout faire… » Enfin nous dirons que chacun vit avec ses petites contradictions !

Cet illibéralisme est significatif dans de nombreuses directions de la vie en société. Parmi celles-ci, l’écologie tient une place notable et l’on ne peut pas balayer cet illibéralisme du revers de la main au seul motif qu’il soit « il-libéral ». Le déjantement du monde dans lequel nous vivons est le fruit d’une financiarisation de la vie économique dépassant le sens de la raison. Je ne prétends pas ici réécrire la vie du monde économique de ces cinquante dernières années, mais quelques grandes lignes permettront toujours de cadrer le sujet. Cette financiarisation recherchant la moindre contrainte juridique, les négociations douanières engenderont une perméabilité des frontières toujours plus importante allant jusqu’aux abolitions par simple jeu juridique. Le volet démocratique n’intervenant ici qu’à titre démonstratif, comme le maire qui coupe le ruban tricolore devant la première rangée de mœllons de la futur école…De fil en aiguille, la notion de marché de consommateurs réunis sous un minimum d’enseignes étatiques s’impose derechef. Et la course aux profits est ouverte de manière « il-limitée ». Et cette « il-limitation » entrera en parfaite résonnance avec le libéralisme social cher à la gauche, nous l’avons vu. Cependant, comme précédemment, une précision s’impose : ce grand marché mondialisé n’est pas du libéralisme mais du néolibéralisme. De la propriété, il y en a toujours, de la liberté, disons qu’elle est toujours opérante, mais de responsabilité, on en trouve plus guère. La dissolution de la propriété a atteint un tel point d’« atomisation » qu’elle ne peut décemment se conjuguer avec une notion de responsabilité. BlackRock pourra bien se positionner comme grand gardien de la finance verte, comme l’on dit, on peut toujours y croire. Ce n’est pas tout. Si le libéralisme a à voir avec l’individualisme, c’est bien de l’individu responsable dont il est question, et non de l’individu appelé à satisfaire tous ses désirs. Une Nouvelle Droite oblitère cette notion, sciemment ou non, je ne sais ; autant elle sait très bien critiquer un individualisme qui ne recherche que sa propre satisfaction – l’individualiste néolibéral – autant elle passe sous silence cet individu potentiellement responsable – l’individualiste libéral.

Ce hiatus idéologique brouille considérablement les pistes. Car je doute que le libéral animé par l’esprit de responsabilité voit nécessairement d’un bon œil ces vastes marchés mondiaux, qui plus est, largement contrôlés par les Etats ! Eh oui, le libéral n’apprécie guère une trop grande intrusion de l’Administration dans la gestion des affaires. C’est là une autre pierre d’achoppement pour la Nouvelle Droite à l’égard du libéralisme, mais c’est aussi un autre sujet ! En matière d’écologie, le libéral ne voit pas d’inconvénient entre respect de la nature et la marche normal d’une vie en société. En revanche, la catégorie de l’illibéral, comprise en son sens le plus contemporain qu’il soit, fonde son illibéralisme sur le constat de dévastation de la nature opérée par la cupidité de quelques uns. Et à partir de là, développe tout son système de pensée. Plutot qu’« illibéraux », ils devraient se dire « il-néolibéraux ». L’évidente lourdeur de la tournure n’est pas vendeuse, donc ils seront illibéraux, pervertissant au passage l’authentique démarche libérale. Par suite, leur écologie est un anti-capitalisme. Mais pas seulement. Leur écologie est aussi un moyen de (rés)susciter la notion de peuple au fondement d’un « nous ». C’est ainsi que l’on distinguera l’illibéralisme de droite qui associera les mots « peuple » et « nous », de celui d’une gauche qui n’en appellera qu’à un « nous » assez vague et en tenant très éloigné d’elle toute référence à un quelconque illibéralisme. Quoiqu’il en soit, ce « nous » décrété anti-capitaliste saura mieux préserver les intérêts du « peuple » que n’importe quelle autre délégation de souveraineté. Autant la Nouvelle Droite est explicite sur le sujet, autant le Mouvement de la Décroissance reste largement muet sur cette question. Ce « mieux disant » s’appliquera, entres autres sujets, à la préservation de la nature, mais ne sera opérant que sous l’instauration de cette souveraineté populaire. Impossible de distinguer ces deux éléments. Dans ce système de pensée, l’un renvoie à l’autre, et réciproquement. Comme le terme d’illibéralisme a été lâché, celui de populisme ne peut plus être retenu.

Les excès du néolibéralisme sont évidents. Ils sont du pain béni pour toutes les mouvances se réclamant du marxisme de près ou de loin. Leurs critiques sont utiles, mais leurs solutions relèvent d’un contructivisme dont on peine à voir les contours. Ayant décrété le libéralisme comme nul et non avenu, bête immonde incarnant toute la démesure d’un capitalisme débridé, la Nouvelle Droite en appelle au peuple, quand les anti-machinistes en appelle à la Terre Nourricière. La social-démocratie des pays dits développés, sachant entretenir cette bête au nom de « l’éducation, de la santé et du progrès », entretient bien malgré elle toute cette démesure. Car elle n’aura jamais le courage, pas plus que les décroissants, d’affirmer la légitimité de frontières à même de freiner cette démesure-là. Dans cette situation, la décroissance n’est définitivement pas pour demain !! Les lignes éditoriales de la Nouvelle Droite, comme celle du Journal de la Décroissance, ne sont pas prêtes de se tarir non plus. Reconnaître l’importance des frontières ne signifie pas autarcie nord-coréenne, je l’ai déjà écrit quelque part, elle ne signifie pas non plus populisme étriqué. Et parler de décroissance, sans parler de frontières, autant rester coucher. En revanche, comme dans beaucoup de domaines, à trop vouloir ne pas reconnaître son importance, c’est laisser la porte ouverte à tous les raccourcis de pensée possibles…C’est à chacun de voir le problème et de choisir son camp !! Le libéralisme, lui, aurait son mot à dire. Entre le louable respect dû à la Terre Mère et la démocratie populaire, peut-être serait-il judicieux de bien peser le pour et le contre de chacune de ces options !!

Références bibliographiques

Livres

– La décroissance ou toujours plus, Penser l’écologie jusqu’au bout, Alain de Benoist, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2018

– Le libéralisme contre le capitalisme, Valérie Charolles, Folio Essais, 2006

– Libéralisme, Pascal Salin, Odile Jacob, 2000

Revues

– Le Journal de la Décroissance, et de la joie de vivre, mensuel

– la Revue Eléments, bimensuel

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