De la fatigue.

Les enquêtes portant sur la perte de sens au travail révèlent toutes ce sentiment de fatigue. Parmi les causes envisagées se trouvent le phénomène d’accélération qui, de sujet universitaire, passe dans le monde des entreprises. L’accélérationisme devient agilité, et le tour est joué. Et la fatigue, elle, pèse de plus en plus lourd dans les têtes des salariés.

Mais invoqué le seul travail pour lui faire porter la responsabilité de ce sentiment de fatigue partagé par une part non négligeable des actifs, c’est omettre d’autres facteurs tout aussi nuisibles à la bonne santé mentale.

Parmi ces sujets, nous trouverons le paradigme sanitaire de ces dernières années, le martèlement des esprits avec l’empreinte anthropique dans la tendance au réchauffement observée dans l’atmosphère terrestre , ainsi que tout ce que regroupe le mouvement dit « woke ». Sur le paradigme sanitaire, tout a déjà été dit au suet de la peur et de l’infantilisation . Sur le paradigme climatique, la pression reste constante ; après la dimension sanitaire, il n’est pas de dimension plus vitale que celle alimentée par la peur de « griller » sur place ; l’anxiété est partout et nulle part ; chacun est sommé de « bien » se conduire ; « du gazoil à l’électrique, nous te ferons passer, le vélo nous te ferons prendre, le covoiturage nous te ferons préférer, d’ailleurs tu n’auras plus assez d’argent pour remplir ton résevoir toutes les semaines, de subventions nous te ferons profiter pour changer ta chaudière,et…bien sûr, pour garantir ton système d’assurance providentielle, tu continueras de consommer ad libitum ». Pour le facteur woke, on change les ingrédients: poursuite à tout crin de l’égalitarisme, « minorités » en mal de reconnaissance, la dénonciation de tout rapport de domination envisagé sous le prisme de l’intersectionalité, l’écriture inclusive, et le pendant négatif de l’affaire, l’outrecuidance du « mâle blanc ». Ce mouvement n’est ni plus ni moins qu’un néomarxisme à la manière dont pourrait l’entendre un Marcuse: « les personnes se trouvant en marge de la société(…)sont encore capables de proclamer leur « besoin vital d’un changement radical » ; parmi ces personnes sont citées : les hommes libres, les philosophes, les artistes, les pervers sexuels, les déclassés, les pas-encore-assimilés (les étudiants)1.

Le point commun de tous ces sujets reste la recherche de l’accroissement du sentiment de culpabilité chez tout un chacun. Ce sentiment sera d’autant plus ressenti que l’on se sentira plus éloigné de ces postures. Cependant, ces dernières ne laissent d’y rester complètement indifférent, que l’on soit « de droite ou de gauche » . A moins de faire parti des plus zélés, un positionnement sera requis. Compte tenu de leur nature objectivement clivante, dans le quotidien le plus ordinaire qui soit donné de vivre au sein de la société civile, l’expression des nuances et des désaccords donnera à l’hypocrisie l’occasion de se manifester sans que l’on y trouve à redire. Mieux vaudra être partiellement d’accord que franchement contre. Ici, il n’est plus question de démocratie, place à la tyrannie de l’« opinion publique ». Les débats médiatiques sont biaisés : la question n’est plus de discuter des points de vue, mais de désigner l’« ennemi » de cette bien-pensance ; l’invocation de l’« esprit de la démocratie » n’ a donc rien à voir avec ce simulacre de liberté d’expression. Par suite, ce qu’il convient d’appeler faute de mieux une « pensée unique » génère pour une partie des citoyens ce sentiment de culpabilité recherché. Insidieusement, un doigt accusateur s’immisce dans l’esprit de ces citoyens : « coupable tu seras d’utiliser ta voiture diesel, coupable tu seras de refuser l’usage de l’écriture inclusive, coupable tu seras de regarder ailleurs que dans un rapport du GIEC. » Comme pour le tabagisme passif, qu’on le veuille ou non, les couches les plus profondes de notre inconscient s’imprègnent de ces impératifs de pensée.

Dès lors une sourde scission s’opère au sein de la société ; une scission silencieuse, pernicieuse. D’un côté ceux qui pensent comme on leur demande de penser, de l’autre, ceux qui tentent de penser par eux-mêmes – exclusion faite des délires de fausses nouvelles auxquelles toute forme d’adhésion relève de la bêtise la plus malheureuse. Cette scission se vit dans le silence des consciences de chacun, elle se vit dans l’anonymat. Chaque jour nous recevons différents flux d’informations, ceux qui relatent les remous qui agitent l’Assemblée Nationale, ceux qui relatent les faits divers, et ceux qui relaient les pensées lobbyistes. Avec les premiers, tout un chacun peut en discuter les approches, cela fera toujours discuter avec plus ou moins de véhémence et l’on sait quelles précautions seront d’usage pour aborder les sujets au cours d’un repas de famille, parler des retraites, ça ne mange pas de pain, de toute façon, personne n’y comprend rien, ni les enjeux, ni les contraintes…; dans le cas où les débats portant sur la refonte du monde tourneraient au vinaigre, on pourra toujours se rabattre sur les faits divers. Quant aux sujets sociétaux, ceux qui n’émergent non pas de l’Assemblée Nationale, mais d’universités américaines, ceux-là ne pèsent pas moins lourd qu’un camion chargé de TNT. Bien sûr, on peut toujours essayé d’en discuter, mais il faudra quand même s’assurer de la relative stabilité du groupe devant lequel le sujet sera abordé ; à moins de rechercher l’explosion, le mieux serait encore de s’abstenir. Au-delà du cercle familial, qui n’est pas une garantie d’harmonie, au-delà de la discussion de comptoir, où la dispute est la règle et la réflexion absente, le silence est requis. Dans l’anonymat d’un wagon de métro, dans l’anonymat d’un flux routier, dans l’anonymat d’un flux piétonnier, se côtoient toutes ces personnes qui réagissent intérieurement à propos de ces sujets. A l’instar du physicien qui décidera de prendre une mesure au cours de ses expérimentations nucléaires, révélant ainsi un certain état de son système en ignorant tout de ce qu’il aurait été s’il avait pris la décision de la mesure une seconde plus tôt ou plus tard, de même le journaliste dédié à la captation d’avis enregistrés sur le trottoir révèlera, et sélectionnera, les « avis » qui tournent dans la tête du quidam interpellé et consentant à les confesser. En dehors de ces moments, à l’intérêt assez limité, c’est le silence des consciences.

Mais ces impératifs de pensées issus d’un lobbyisme qui n’a rien de démocratique participent du sentiment de fatigue qui s’installe de manière assez diffuse. Pour qui ne partage pas la même foi, la lutte est quasi impossible. Le temps manque pour systématiquement nuancer les argumentaires de ces appareils à formater les esprits relayés sans encombre par le monde du journalisme. Individuellement on ne peut pas lutter contre ces flux permanents qui assaillent notre perception des choses, le temps manque. On ne peut pas lutter contre des organisations structurées comme l’était le Parti communiste dans ses grandes heures. On ne peut guère lutter contre le GIEC sans être directement déplacé sur la case complotiste et on ne peut guère discuter les postures du « wokisme » sans être étiqueté de fasciste. Toujours il faudra se justifier de ses opinions. J’ai brocardé la fatigue liée au monde du travail ; il s’agit naturellement d’une pure forme rhétorique. C’est l’évidence même que l’évolution du monde économique vient se rajouter à toutes ces formes de pollutions mentales que je viens d’exprimer. Le nomadisme du « co-working », l’impératif du comportement de bon chien-chien à son maître, que l’on reconnaîtra aisément sous le vocable d’« agilité », les RSE, les raisons d’être des entreprises, l’éthique, le traçage par « applis » en tout sens, de la RGPD qui vous fait croire à la bonne protection de vos données, des cookies que vous êtes contents d’activer, sinon vous n’avez accès à plus grand’chose, les QR Code en veux-tu-en-voilà, comment devient-il possible de passer sous les radars de la bonne conduite, du bon petit salarié qui va gentiment écrire ses mails inclusivement sinon c’est pan-pan-cul-cul? Je vous le demande ! La RSE, c’est un concentré, sinon LE concentré, qui contient en germe toutes les fatigues échues ou encore à venir. Le progressisme technologique, la puissance cybernétique, un mouvement woke étendu à toutes les sphères de la vie et le recours au paradigme climatique comme pierre pyramidale de l’édifice, ces faisceaux ne tendent à rien d’autre qu’à l’élaboration d’un unique système de pensée. Qui s’opposerait au Progrès s’il est mis au service de « l’éducation, de la santé et de l’alimentation » ?

Et la liberté dans tout ça ? La liberté, pour quoi faire, dirait un Bernanos. « Pour quoi faire, imbéciles ? Laissez-moi encore un peu de temps, travaillez ferme, et bientôt je prendrai totalement soin de vous, je vous assurerai contre tous les risques (sauf contre la perte de la liberté, bien entendu), je vous marierai, j’élèverai vos enfants, qu’est-ce que vous pourrez demander de plus ? La liberté pour quoi faire ? Puisque c’est moi qui prendrai même la peine de penser pour vous, je pourrai aussi bien être libre à votre place. »2 Comme quelques autres, Bernanos a eu ces propos de nature prophétique qui, comme ceux des autres, n’auront produit aucun effet.

Sous le doux anglicisme de « quiet quitting » qui désigne ce mouvement de démission silencieuse, mouronne une fatigue que nous envisageons bien plus étendue. Cette fatigue n’est pas juste un sujet de discussion de plus pour réseau social où règne cette pensée lénifiante du tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-joli. Elle ne s’applique pas qu’au monde professionnel, nous avons défendu ici l’idée qu’elle est entretenue par bien d’autres facteurs idéologiques, sociétaux autant que scientistes. Devant cette marée grossissante, seul l’entretien d’une indépendance d’esprit sera à même d’en atténuer les effets. Une lutte frontale n’aurait que bien peu d’effets. L’inconvénient majeur qui se profile face à ce genre de situation, c’est de voir émerger, ou se renforcer, des mouvements politiques tout aussi affamés d’auditeurs que les lobbys mentionnés. Et devant cette course aux partisans, la complexité de la pensée n’est pas la caractéristique la mieux favorisée. Alors, que reste-t-il à faire? Rien, mis à part le fait de s’instruire par soi-même. De nombreuses considérations de la critique marxiste pourraient être opérantes ; ce serait pécher par excès d’idéalisme. Ressasser l’oppression des classes dirigeantes qui « rendent l’aliénation économique indolore par le biais du renforcement de l’aliénation psychologique »3 demeure un pis-aller pour la pensée, pourtant non dénué d’intérêt. Quelques lignes plus bas, on peut lire : «  Malgré l’asservissement sans précédent qu’ils subissent, les hommes se croient heureux : la civilisation leur procure « l’euphorie dans le malheur ». Les sociétés modernes ont produit l’homme unidimensionnel, le fruit en est la disparition de toute conscience de classe, et donc l’abscence de toute opposition révolutionnaire. » De l’asservissement il y en a ; mais il serait présompteux de croire qu’il ne vient que d’un seul domaine. Celui que prépare la pensée woke en est un ; pareillement celui lié au réchauffement climatique et la transition énergétique subséquente. Quant aux agiles lubies managériales, ce n’est pas l’imagination des Company Doctors qui serait prise en défaut de production. De l’homme unidimensionnel, il y en a: la cybernétique et la promesse de lendemains radieux produisent cette unidimensionalité, mais nous considérons que dans le for intérieur de tout un chacun, cette dimension unique n’est pas partagée, mieux, elle apparaît comme un fardeau. Et un fardeau, à la longue, ça fatigue. Faut-il une opposition révolutionnaire ? On sait comment cela finit. De l’euphorie ? Oui, on en trouve toujours, et ce n’est pas avec les promesses d’une informatique quantique qu’elle va cesser. Donc, il ne reste que ça, l’instruction. Non pas celle que promeut les Etats, non. L’instruction patiente et persévérante, celle qui ne recherche pas la Vérité et qui serait tentée de l’imposer en concurrence avec d’autres croyances à une multitude, mais l’instruction qui ne fait que chercher la cohérence la plus plausible parmi les multiples champs d’études qui s’offrent à nous. L’instruction pour la beauté du geste. Peut-être est-ce là un remède contre la fatigue ?

1Les marxismes après Marx, Pierre et Monique Favre, Que sais-je n°1408, p.119, chapitre portant sur Herbert Marcuse et Henri Lefebvre.

2La liberté, pour quoi faire, Georges Bernanos, Folio Esssais, p. 93

3Les marxismes après Marx, Pierre et Monique Favre, Que sais-je n°1408, p.118, chapitre portant sur Herbert Marcuse et Henri Lefebvre.

Laisser un commentaire