Dans le Grand entretien des Echos Week-end de cette semaine1, Jérôme Fourquet et Cynthia Fleury ressassent les grandes tendances qui caractérisent cette « grosse fatigue » touchant les Français. Rien de nouveau : hyperaccélération, hyperoptimisation, hyperadaptation, hyperconsommation, quand on le peut encore!, le tout se concluant avec le sempiternelle espoir tourné vers l’« expérimentation démocratique » susceptible de redonner confiance, espoir plus circonspect chez monsieur Fourquet.
Mais alors, puisque cette grosse fatigue n’a rien de nouveau, pourquoi la mentionner ici ? Car ce même numéro des Echos en propose une quintessence dans la rubrique « Business story ». Le Groenland « se découvre une vraie richesse avec le réchauffement climatique : le tourisme »2. C’est fatiguant de lire de telles âneries. Vraisemblablement, la sobriété n’est pas pour demain.
« Ah, ouf, non parce que j’avais cru qu’avec l’« anxieuse anticipation » des coupures de courant, je croyais qu’on allait plonger dans la misère…
– Mais non, pas du tout, regarde un peu autour de toi les inombrables opportunités que t’offre le réchauffement climatique ; et que dirais-tu d’une petite croisière au Greenland, hein ?, c’est pas cool ça ?!! »
D’un côté des intellectuels pour produire du pourcentage de fatigués, et d’un autre, des promoteurs pour vendre de l’« expérience unique » à des non-fatigués. Les premiers auront beau jeu de critiquer les stratégies marketing cherchant l’adaptation la plus fine, la plus « agile », pour satisfaire les désirs du moindre petit consommateur, et, dans le même temps, les seconds auront à cœur de sauter à pieds joints dans cette tyrannie de l’« expérience unique ». Bien sûr, une telle expérience ne se vit pas dans le tourisme de masse, bien évidemment. Cependant deux aéroports internationaux verront le jour d’ici 2024. C’est normal ; c’est le minimum que l’on puisse faire pour accueillir les 70.000 touristes à venir d’ici là. Mais…attention : « expérience unique » à la clé.
Que faudrait-il donc faire pour amener à la conscience « des gens », que le tourisme massifié n’est rien d’autre qu’une vaste industrie destinée à pomper de l’argent tant et plus ? Que le tourisme massifié n’est pas grand’chose d’autre qu’une vaste industrie polluante ? Bien sûr, avec un soupçon d’hydrogène et d’uranium, vive le « tourisme vert » !! « Consommez les petits, venez consommer », toujours le même mot d’ordre. D’ailleurs, cela pourrait aider Dominique Seux pour une approche de la définition du néolibéralisme. Selon lui3, personne ne s’en est jamais revendiqué, alors bien malin le premier, ou la première, en l’occurence Clémentine Autain (LFI), à vouloir l’invoquer. En quelques mots, le néolibéralisme, c’est le droit des personnes à tout faire et à tout revendiquer, donc à tout vouloir consommer comme bon leur semble. Le néolibéralisme, c’est aussi cette fameuse tyrannie de l’expérience unique. « De rien pour cette définition, on ne compte plus le nombre d’intellectuels qui ont formalisé la chose ». Mais revenons au tourisme. Le tourisme pollue par la seule présence humaine surnuméraire. Quel bonheur peut-on ressentir : 1) quand on gare son camping-car en rang d’oignons sur une aire dédiée, 2) quand on habite sur place et que l’on constate cet amas de tôle (rutilante) polluer la vue que nous offre d’ordinaire le littoral ? Donc 70.000 touristes au Groënland, c’est 70.000 personnes de trop. Tout simplement.
Je m’étonne moi-même à écrire ces lignes. Je ne suis pas franchement versé dans l’anti-capitalisme de base, façon « les patrons-sont-des-voleurs », ni dans le il-faut-tout-réglementer. Cependant, cette manie qui s’empare systématiquement de la moindre possibilité à « développer un business » est exaspérante, pour ne pas dire fatiguante. Au contraire du néolibéralisme, le libéralisme dûment compris, je souligne, entreprend, lui, de respecter le droits des choses, ces choses devant être entretenues sous notre responsabilité. Ce libéralisme a beaucoup plus à voir avec un certain conservatisme qu’avec un progressisme. Sans rentrer ici dans les détails des subtilités idéologiques, le message de la majorité de « gauche écologiste » (les guillements sont ajoutés…) donne les contours de toute l’ambiguïté du progressisme libéral de cette mouvance: « Nous voulons de la croissance au Groënland. Nous voulons un développement durable et vert. Le progrès oui, mais à nos conditions », Mute Bourup Egede, Premier Ministre. « Nos conditions », c’est le regain des valeurs autochtones :« respect de la nature liée à l’ancienne culture animiste, pratique de la pêche et de la chasse, etc. ». La glose occidentale a déjà pollué l’esprit du parti Inuit Ataqatigiit qui reprend ses éléments de langage avec « du progès et du développement durable et vert ». C’est le versant progressiste libéral. Versant conditionné par un certain conservatisme, « pêche, chasse, nature et traditions », pour faire court.En fait, ce grand écart idéologique n’est pas « tenable ». On ne peut pas convoquer Rio Tinto pour explorer les ressources du sous-sol et dire que l’on va respecter la nature selon la coutume. On perçoit bien que ces élus aimeraient préserver ce qu’il reste de leur héritage ancestral, mais la pression des intérêts bien compris est là, indéboulonnable. Dès lors, exit le libéralisme soucieux de préserver ce que la nature nous donne, et place à ce néolibéralisme, qui ne dit pas toujours son nom. Comme dirait l’ami Janco4: « Alors, soit nous sommes des idiots, ça se discute, soit il y a des raisons (physiques) profondes ». Ce n’est pas d’hier que nous savons la société Inuit rongée par l’alcoolisme et le suicide, autant de symptômes associés à des techniques historiquement rôdées pour vider une culture de son âme. Le parti de gauche voudrait reprendre en main la situation, mais, si on ne l’arrête pas, l’argent-roi du néolibéralisme continuera son œuvre, une œuvre qui a plus à voir avec la peau de l’ours que l’ours lui-même !
Un Groëland indépendant, libéré de la tutelle danoise ? Pourquoi pas ? Et comme tutelle, il y a pire…En tous cas, on peut leur souhaiter cette indépendance, pourvu qu’elle se construise en dehors de la cupidité de l’air du temps et en dehors de la recherche d’« expérience consommateur ». Quoiqu’il en soit, ce n’est demain que l’on verra une éminence de La France Insoumise défendre les traditions…
Ah, oui, aussi, j’ai oublié de parlé du réchauffement climatique. Bon, ben finalement, ça a l’air d’arranger tout le monde cette affaire : du tourisme, un passage au travers des Iles Parry pour les porte-conteneurs, tournant à l’hydrogène, cela va maintenant sans le dire. Alors, que demande le peuple ? Du sens au travail ? Ce ne serait pas un peu, comment dire, « petit » comme objectif ? Alors qu’on lui sert sur un plateau du tourisme éco-responsable, des solutions personnalisées pour profiter pleinement de chaque seconde de son expérience du numérique, franchement, de quoi se plaindre ? Du réchauffement climatique ? Eh bien attendons cinquante ans et on pourra se plaindre du refroidissement.
En attendant, « allez, ouste, dehors la fatigue !» et comme finissait un humouriste sur Radio Classique, il y a une dizaine d’années de cela : « Vous n’êtes pas obligés de me croire » !
1« Pour les Français, la valeur travail est devenue moins centrale », page 57.
2Groënland, la vérité sur un fantasme, par Laura Berny, pages 17 – 23.
3Rubrique En trois mots, page 16, Les Echos WE
4Le monde sans fin, Jancovici, Blain, Dargaud 2021, page 17.
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