Le dépassement du symbole de la pantoufle, un impératif pour aborder le « monde d’après »?

Nous connaissions déjà le monde du pantouflage au niveau de l’État profond, voici maintenant l’émergence du monde des pantoufles. Dans les Echos du 14 octobre, Daniel Fortin1 nous livre son analyse du dernier essai de Pascal Bruckner2, le « Sacre des pantoufles ». Pour résumer le résumé, en toile de fond des crises qui se succèdent, une tendance à un repli sur soi, enfin une pandémie dont le traitement achève de « verrouiller les esprits » (Bruckner), et, ajoutons, les corps. « Le repli sur soi devient repli chez soi » (Fortin), l’hyperconnexion s’occupe du reste de la vie, une « tolérance de plus en plus grande à la privation de nos libertés (…), le pire des dangers qui nous menacent ».

Rien ne filtre sur quelque élément que Pascal Bruckner pourrait suggérer pour conjurer ce pantouflage domestique, mais Daniel Fortin de s’interroger sur la justesse de ses idées.

En contre-pied d’un déclinisme tout brucknérien, Daniel Fortin oppose d’abord les « records d’affluence enregistrés cet été par les compagnies aériennes ou la SNCF (…) et la vigueur intacte de l’entrepreneuriat en France » ; ensuite, très subtilement, il fait allusion au discours véhiculé durant la pandémie à propos du « monde d’après ». De manière assez paradoxale, il retourne contre l’auteur un de ses arguments, supposant mettre en lumière un dynanisme qui lui aurait échappé. Les « déserteurs de la modernité » (Bruckner) participeraient du grand mouvement qui contribuerait à « mettre à bas l’ordre ancien » (Fortin).

Mais qui sont-ils, ces déserteur de la modernité ? Des décroissants à tendance Amish ? Ou une autre forme, « plus disruptive » celle-là, celle qui précisément met à bas l’ordre ancien ? L’article nous renseigne juste que la « colère du pamphlétaire » concernerait « quelques militants radicaux de la décroissance ». Seule une lecture attentive de l’essai permettrait de clarifier au-moins la vision de l’auteur. Avec les éléments dont nous disposons, les empereurs de la pantoufle pourraient être des décroissants, tout autant que des personnes qui, selon Fortin, pourraient subvertir l’« ordre ancien » par leur seul souhait de « changer de vie » ! De quelle modernité Bruckner serait-il le nom, et quelle mouche aurait piqué Fortin pour estimer que ces personnes seraient de vaillantes alliées contre le catastrophisme ?

Sans avoir complètement la réponse à ces questions, au détour de cette première remarque, nous pourrions nous interroger rapidement sur les formes que pourraient prendre ces désirs de « changer de vie », désir du fameux « monde d’après ». Serait-ce pour insuffler un courant d’air de décroissance dans sa vie, traduction d’un imperceptible sentiment d’absurdité caché dans un consumérisme dénué de sens, ou bien serait-ce juste pour s’installer « à la campagne », être toujours, et surtout, hyperconnecté, consommer toujours autant sur les plateformes bien connues, et accessoirement faire grimper les prix de l’immobilier? Quant à l’entrepreneuriat, il se porte bien en France, ainsi que nous le rappelle à l’envi Eric Le Boucher3 dans une de ses récentes chroniques (Les Echos, 8/10/22). Néanmoins, tous ces millions mobilisables pour « les plus étudiants les plus brillants qui se voient pousser des ailes d’Elon Musk » ne doivent pas non plus occulter toutes ces entreprises radiées et en passe de l’être. Où Le Boucher trouve 700.000 créations d’entreprises « cette dernière année » (2022?), le Conseil national des greffiers des tribunaux de commerce n’en recense « que » 300.000 de janvier à juin 2022. C’est très courageux de la part de ces entrepreneurs, mais de là à annoncer le double, nous ne sommes plus sur les mêmes projections. A mettre dans la balance également les 180.000 entreprises ne pouvant plus faire face aux dépenses courantes et radiées en conséquence. Ce sont les commerces et les services de proximité les plus touchés. L’opposition entre le « déclinisme » des uns et le « bouillonnement entrepreneurial » des autres mériterait d’être appréciée avec davantage d’humilité. Que le mouvement « -Tech » soit à la mode, on peut le comprendre, mais ce ne sont pas des assistants vocaux dopés aux datas et lubrifiés aux algorithmes qui vont monter sur les toits, se plier en quatre sous un évier, réparer une chaudière, ni changer une courroie de distribution.

Revenons à l’analyse de Fortin avec, en suspend, cette question, celle qui marque indéniablement les désaccords entre les points de vue : « a-t-il raison » ? En lui opposant les arguments cités plus haut, nous comprenons bien que si Daniel Fortin reconnaît « les intuitions et le sens de la formule » de l’auteur, l’accointance s’en tiendra à la forme. Sur le fond, le constat d’un repli chez soi s’estompera dans les statistiques encourageantes de réservations hôtelières ou de kilomètres d’encombrements formés à l’approche de péages les dimanches soirs…Mais retournons la question. Si l’on peut très légitimement se demander si Pascal Bruckner a raison, on peut aussi se demander pareillement si « ils » ont raison ? Ont- « ils » raison de toujours pousser la consommation comme l’alpha du fonctionnement d’une société ? Ont-« ils » raison de jubiler devant des levées de fonds « pharaoniques » ? Ont-« ils » raison de pousser la technologie du Silicium et son excavation concomittante ? Ont-« ils » raison de numériser la vie ? de la robotiser ? de la « consteller de satellites» dans tous les sens ? Ont-« ils » raison de laisser faire le capitalisme de surveillance4 ?

Daniel Fortin met en évidence le biais de validation qui opérera « pour qui pense comme Bruckner », et, peut-être, trouverait-on un poil de condescendance dans la formule. Mais que l’on apprécie ou non Bruckner, que trouve-t-on en face ? L’unanisme saint-simonien. De la technologie, encore de la technologie, toujours de la technologie, de la nécrotechnologie, comme aiment à répéter les « animaux politiques » anti-industriels grenoblois de Pièces et Main d’œuvre 5!! – à chacun ses schémas mentaux ! – La science et la technique doivent mener la société et la raison pliera sous leurs forces persuasives et leurs brillantes intuitions. Qu’importe s’il faut abandonner sur le passage quelques libertés privées au nom de notre bien et de quelques « facilités » quotidiennes. On peut y croire, certains y croient. Si l’on considère la politique comme un art du compromis, ce n’est pas avec l’unanimisme unidirectionnel que le gouverment et ses ramifications tentent de nous inculquer que la raison gagnera la possibilité de s’élever.

Si un ordre ancien a été mis à bas suite au Sars-2, force est de constater que l’ordre nouveau est sensiblement éloigné des grandes envolées lyriques, sociales et solidaires que les intellectuels ont eu à coeur de partager durant les périodes de confinement. Et si ordre nouveau il y a, il n’est que la marque de l’accélérationnisme. La pandémie aura été le catalyseur inespéré pour une accélération dans le numérique, un vœu partagé par l’ensemble de la « Start-up Nation ». Pour parler chic et tendance, je devrais dire de l’« écosystème des inventeurs de la French Tech »…Et puis d’ailleurs, qui a cru une seconde que le monde d’après serait « mieux » que celui déjà connu ? Il eut été naïf de le croire…

Le déclinisme et le catastrophisme « font vendre ». Avec ce constat, gageons que nous sachions y déceler les signaux faibles afin, d’une part, pour ne pas sombrer davantage, puis de redresser la barre sans, d’autre part, basculer dans l’excès inverse. L’enjeu demeure en une perpétuelle recherche d’équilibre entre la voie de garage de l’anti-industrialisme de quelques uns, et, pour les autres, une concurrence débridée, le gigantisme des marchés mondiaux et des spécialisations de quelques régions de ce monde. La fragilité d’une paix toute relative tient dans cette équation. La vie des relations internationales ne se joue malheureusement pas sans une part de cynisme. Et la vie des « relations intérieures » ne se vit pas sans une authentique recherche de concorde. Peut-être Pascal Bruckner nous invite-t-il à délaisser pantoufles et smartphones pour que nous nous reconnections à la vraie vie ? Et comment, dès lors, pourrions-nous remplir ce nouveau monde ? Maintes idées peuvent surgir, mais pour l’heure, je pencherais pour dire tout simplement que nous pourrions le remplir du meilleur de nous-mêmes, et je laisse à Bouddha le mot de la fin :

« Ce que tu penses, tu le deviens,

Ce que tu ressens, tu l’attires,

Ce que tu imagines, tu le crées. »

1Economiste, professeur à l’ESCP, directeur adjoint aux Echos Week-end.

2Romancier et essayiste.

3Chroniqueur aux Echos.

4Shoshana Zuboff, Revue Etudes, février 2021 ; également sujet de prédilection du Collectif ci-dessous !

5Collectif qui s’exprime notamment dans le mensuel de la Décroissance.

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