Lobby décarboné contre vert lobby

En matière de transition énergétique deux acteurs principaux sont à pied d’œuvre pour défendre leur vision de notre avenir. Chronologiquement, l’association NégaWatt (nW), fondée en 2001 par Thierry Salomon et Marc Jedliczka, et l’association The Shift Project (TSP ou SP), fondée en 2010 par Jean-Marc Jancovici. Chacune a publié sa synthèse en bonne et due forme. NW présentant un scénario sur la période 2017 – 2050  et SP a proposé une mise à jour de son rapport en octobre 2020.

Pour tenter d’y voir plus clair, nous nous sommes plongés dans une analyse comparative de ces rapports dans le but d’en dégager une synthèse toute personnel qui permettrait de mieux identifier les dynamiques propres à chacune de ces associations. Il en est ressorti que, mise à part l’énergie nucléaire, aucune autre différence ne pouvait les départager. Bien sûr, entre une économie qui tourne intégralement à partir d’énergies renouvelables et la même économie qui inclut une part de nucléaire, les impacts ne sont pas les mêmes. Mais d’un point de vue méthodologique, point de différence. Résumé sommaire. Leurs travaux de synthèse ne s’articulent pas de la même manière, mais les deux travaillent autour du triptyque énergie- bâtiments – transport auquel ils accolent deux leitmotiv : sobriété et efficacité[1]. Le nerf de la guerre de nW repose en grande partie sur la technique du « Power to Gaz » [2] ; TSP compte aussi sur cette technique, en complément de l’énergie nucléaire. A 20Mtep (million de tonnes équivalent pétrole) près, ils approchent ainsi la future consommation en énergie finale de la France [3].

Ce qui va nous intéresser ici, c’est la dimension existentielle qui sourd au travers de ces rapports. Elle est présente dans leurs introductions, dans leurs conclusions, plus diffuse dans le développement, encore qu’en filigrane de la démarche « totale » du projet nW nous puissions la trouver plus régulièrement. Autour de quelques concepts incontournables de la démarche, nous proposons donc ici l’esquisse d’un point de vue sur ces sujets.

A. Le catastrophisme

Les deux rapports de synthèse débutent par le catastrophisme ambiant. En partant de la thèse du réchauffement climatique se déroule la litanie de tous les dérèglements possibles. Des déstabilisations géopolitiques aux risques sanitaires et technologiques en passant par la dépendance aux énergies fossiles, leur quasi-évidente raréfaction, et les Accords de Paris, le menu est complet pour aborder la transition énergétique avec toute la gravité de circonstance propre aux gens sérieux qui dirigent le monde ! Pour se faire une idée plus nuancée de la situation, il s’avère intéressant de relire l’opuscule de Bruno Tertrais[4] qui tente de démythifier le lien de causalité qui relierait changement climatique et risques socio-économiques de tout ordre. Ces derniers pesant davantage dans le déclenchement de guerres, éventuellement civiles.

Ce premier point est intéressant puisqu’il met en exergue deux manières d’aborder le sujet de la transition énergétique. Soit en suivant l’angle des accords intergouvernementaux qui posent les seuils d’alerte du réchauffement climatique et qui, dès lors, enclenchent une dynamique fondée sur l’urgence pour ne pas dire la précipitation, soit en suivant celui de la raréfaction des ressources fossiles. Autant la controverse scientifique autour des degrés du réchauffement moyen de la planète donne du grain à moudre pour les spécialistes, autant un stock de matières premières est plus mesurable. S’il ne fallait tenir compte que de cette dernière approche, la nécessité d’une transition s’impose d’elle-même. Il n’en reste pas moins dommageable que ni la pollution, qu’elle qu’en soit la forme, ni les incidences sur la biodiversité, ni même l’évidente illusion d’une croissance infinie dans un monde fini n’aient pu déclencher plus tôt des seuils d’alerte au niveau du cortex cérébral des dirigeants !

B. La convivialité

Dans le projet nW, nous retrouvons clairement affirmée l’ambition de « retisser des liens, de reconstruire des solidarités entre zones urbaines et rurales » et plus globalement de « construire un monde plus ouvert et apaisé ». Le SP n’est pas en reste en voyant dans la capacité de résilience de la société « un potentiel d’accroissement de la cohésion sociale qui semble important »[5]. Donc tout espoir n’est pas perdu ! Arrêtons-nous un instant sur cet avenir radieux. Le thème de la convivialité ponctue n’importe quelle publication de l’Agence Nationale de la Décroissance[6]. Associée à un « retour à la terre », aux « petites communautés » à taille humaine, la convivialité renvoie à l’ Age d’Or . Je force un peu le trait, bien sûr ! Toutefois, n’avons-nous jamais eu à anticiper la conduite hasardeuse de quelque automobiliste ?, peut-être aussi, avons-nous été cet « hasardeux automobiliste » ?, n’avons-nous jamais entendu un voisin tondre sa pelouse par un beau dimanche après-midi ?, ou percer un trou dans un mur de son appartement ? Non, vraiment , vous n’en avez jamais croisés ?

Les « belles émotions » qui suscitent la bienveillante idée d’une convivialité (re)trouvée dans la transition énergétique nous paraissent quelque peu suspectes. Non pas qu’il faille totalement désespérer de la nature humaine, car, et très heureusement, nous pouvons tout un chacun expérimenter de belles rencontres au quotidien. S’il est de bon ton de conclure un rapport sur une note optimiste, un excès d’optimisme alimenté par un militantisme sous-jacent peut induire un biais interprétatif oublieux des désirs et des pulsions qui animent de si nombreux « fors intérieurs ». A moins que d’ici là, qui sait, nous nous réveillâmes de bon matin avec un message de France Stratégie nous indiquant le droit chemin à suivre vers la convivialité ! – Aarr, Orwell, sors de ce corps tout de suite !

C. La sobriété

1. La sobriété instrumentale

Nous avons déjà rencontré ce terme dans les leitmotiv des projets en question. La sobriété…mais qu’entendons-nous, qu’entendent-ils par ce terme ? La réponse est « hyper-simple »[7] : tout projet confondu, il (ne) s’agit (que) de sobriété énergétique, comprendre : des appareils[8] qui consomment le minimum possible. Le scénario nW ne cache pas son désarroi devant l’ « ébriété énergétique »[9] qui a caractérisé notre époque (et encore maintenant). En un sens c’est parfaitement vrai. Et c’est d’autant plus suspect que la nébuleuse des directions d’ingénierie diffusée à travers le monde[10] n’ait jamais eu à cœur de concevoir des équipements avec un réel souci d’économie d’énergie. Derrière la naïveté de cette formulation transparaît un impératif d’une consommation maximale, et financièrement acceptable par la population, imposée par les industries des énergies primaires [11]. Nous ne voyons pas d’autres explications : si nous savons aujourd’hui concevoir des appareils moins gourmands, nonobstant quelques menus progrès en recherche et développement, nous ne voyons pas pour quelles bonnes raisons nous n’eussions pas déjà été capables d’en concevoir de tels dans les années 80?

Ainsi nous qualifions la sobriété recherchée d’ « instrumentale ». Elle ne fait qu’un avec son pendant, l’efficacité. Nous ne pouvons que nous réjouir devant cette prise de conscience. Cependant nous espérions que le message s’accompagnerait d’une critique plus téméraire de la société de consommation…

2. L’ébriété consumériste

La fabuleuse opportunité offerte par la « lutte contre le réchauffement climatique » pour « imaginer  des solutions sobres » mériterait cependant que l’on regarde la question sous un autre angle. Reprenons une citation du scénario nW en commentaire de graphiques: « Sans limiter le niveau de confort ni ralentir l’avènement d’une société numérique de plus en plus connectée(…) ». Pas de souci à ce faire, le retour à la bougie n’est pas prévu. Ouf ! Nous pensions avec quelque a priori que le scénario nW était porteur d ’un message de décroissance, celle diffusée par le mensuel de la Décroissance (et de la joie de vivre !), par exemple. Nous avions (presque) tort. Presque, parce qu’incidemment, dans l’une de leurs brochures on peut y lire qu’ « appliquer la sobriété énergétique, c’est donner la priorité aux consommations qui répondent à un service essentiel et abandonner celles qui apparaissent comme superflues. » et un peu plus bas ils rappellent que la sobriété peut se heurter à des ancrages profonds de la société qui associent le confort et le bonheur à l’« accumulation de biens en tout genre ». Mais bien vite, ils confirment que la sobriété instrumentale et la croissance sont compatibles[12]. Les Etats sociaux-démocrates déclinants peuvent se rassurer : les promesses budgétaires pourront toujours être tenues[13] !

Mis à part cette légère critique à l’encontre de l’ « accumulation de biens », rien ne vient clairement contrecarrer l’ « ébriété consumériste » dont nous ne doutons pas qu’elle perdure, même avec de l’énergie primaire 100 % renouvelable. Ce n’est pas tout. Nous avons déjà pu lire ou écouter des auteurs venant apporter un regard critique au sujet de la puissance cybernétique qui s’insinue dans le moindre relief de nos vies [14]. Constatons humblement qu’ils ne sont guère entendus[15 ]. Ce ne sont pas ces Cassandre qui vont venir perturber le bon avènement d’une « société totalisante » [16]. La consécration de la Société 4.0 sur les fonds baptismaux gouvernementaux[17] confirme cette attitude jubilatoire devant une société promise à une « inter-connectivité » radieuse. Le « capitalisme de surveillance » n’a pas fini de faire des progrès [18], et bien sûr, à travers lui, la propension à consommer « tout et n’importe quoi » n’est pas prête de tarir.

En guise de conclusion

Que l’on défende une ligne militante écologiste avec une énergie primaire intégralement renouvelable ou que l’on se place sous un angle purement fonctionnel remplissant l’objectif d’un approvisionnement énergétique le plus décarboné possible, la croissance reste le moteur du fonctionnement du modèle économique. Son aiguillon devient l’ « efficience énergétique »[19]. Nous sommes bien loin d’une quelconque « simplicité volontaire » ou d’une « frugalité heureuse » ! Les fondamentaux de la société de consommation ne sont pas remis en cause !

Si l’on veut bien regarder la situation du point de vue de la « protection de l’environnement », comme le disent les syndicats : « Le compte n’y est pas ! ». La transition énergétique ne prémunit pas contre les pollutions liées à toutes les formes de l’industrie extractive. Quant aux émissions de dioxyde de carbone qui ne pourront être résorbées, les « puits de carbone » feront le nécessaire pour y pallier. Par ailleurs, cet impératif de « transition » omet toute réflexion sur l’ingérence rampante d’un autre impératif, celui du « tout numérique » ; certes ce n’est pas son objectif, mais sa position dominante et impérieuse aurait tendance à court-circuiter d’autres problématiques toutes aussi valables. L’accélération que l’on constate chaque jour ne joue qu’en faveur d’un mouvement brownien qui donnera lieu, quoique l’on fasse, aux constellations de satellites basse altitude et tout ce qui en découlera.

Quel arbitrage autour des projets négaWatt et The Shift Project ? TSP pêche en matière de déchets nucléaires quand nW brille de mille feux avec sa proposition « 100 % renouvelables ». Les premiers défendent le nucléaire ; la dépendance de la filière vis-à-vis des métaux et terres rares serait la plus faible par rapport à l’éolien et au photovoltaïque[20]. Une récente publication des seconds valorise le bon recyclage des panneaux photovoltaïques[21]. Chacun défend bien légitimement sa crèmerie. Nous maintenons que la démarche diplomatique devrait demeurer l’arbitre en dernier ressort. Pas la diplomatie par la peur, non, mais bien celle qui appréhende les rapports de force entre la Chine, les Etats-Unis, une certaine Europe administrative, et les Emirats dans une autre mesure[22]. La lutte pour la première place mondiale ne va pas s’encombrer de détails. La Chine détient une grande partie des ressources minérales. Ce n’est pas le seul acteur dans le domaine, mais acceptons l’immensité de son pouvoir ; les routes de la Soie nous le rappellent. La sécurisation des approvisionnements en métaux passera donc par cette vigilance diplomatique, au long cours et de tous les instants, une vigilance qui ne se gère pas à coup de tableur.

« Transitionner »[23], oui, autant qu’on voudra, mais l’acuité de l’intelligence [24] diplomatique fera la différence.

Alors, vous êtes plutôt SHIFTer ou négaWATTer ?

Notes et sources

Site du Shift Project : https://theshiftproject.org/

Site de négaWatt : https://negawatt.org/

[1] : L’approche sectorielle du SP revient systématiquement à « quel type de bâtiment est utilisé, comment est-il chauffé, comment se déplacent ses utilisateurs »

[2] : Fabrication de l’hydrogène par électrolyse de l’eau. Si la source électrique utilisée provient d’une énergie renouvelable, cet hydrogène devient « vert ». En poussant le procédé un peu plus loin au passe à la méthanisation par incorporation de CO2 à l’hydrogène.

[3] : La consommation actuelle de la France s’estime à 500 TWh. Nous n’expliquons pas les 2000 TWh consommés au début du siècle pour être ramenés à 800 en 2050. Si quelqu’un a une idée sur la question. Le graphique est facilement trouvable dans la brochure négaWatt.

[4] : Les guerres du climat, contre-enquêtre sur un mythe moderne, Bruno Tertrais, CNRS Editions, 2016

[5] : Synthèse TSP page 42

[6] : naturellement cette agence n’existe pas et je pense même que les artisans du hournal la Décroissance n’apprécieraient pas la formule !

[7] : à prononcer avec la suffisance d’un snobisme sûr de son fait, parfaitement incarnée par une Valérie Lemercier dans Les Visiteurs, si cela rappelle à certains quelques souvenirs !

[8] : par « appareils » comprendre :de l’ »ordiphone », les smartphones en langage décroissant(!), aux bâtiments en passant par les générateurs eux-mêmes d’énergies.

[9] : Synthèse nW page 14

[10] : n’y voir aucune allusion de nature complotiste ; seulement le résultat d’un ensemble qui donne le meilleur de lui-même dans une infinité de projets et au travers desquels il est persuadé d’œuvrer pour un monde meilleur.

[11] : le poids du lobbying sur le politique ??

[12] : Voir une de leur brochure. Aussi nous complétons avec la revue Eléments, n°187, dec-jan 2021,p.52, entretien avec Jean-Marc Jancovici. Il évoque une décroissance au travers d’une inéluctable « décrue physique » des objets et des services utilisés dans le « monde réel », décrue liée à une décroissance de l’énergie disponible. Nous doutons de cette décroissance compte tenu que la transition repose, ne l’oublions pas, sur un paradigme de « développement durable »…Une autre citation qui pourrait alimenter sa bonne foi en la décroissance tout en ayant une saine vision de la réalité : « La société de consommation sans limites a vécu, mais il s’agit de sauver l’essentiel : la paix, l’espoir, et bien assez de confort matériel pour ne pas trop avoir à se plaindre au regard du paysan d’il y a deux siècles. ». … A suivre !

[13] : …toujours la même croyance en une croissance illimitée dans un mode fini ! L’amoncellement de dettes va sensiblement compliquer l’équation…

[14] : Approche de la criticité, Philosophie, capitalisme, technologie, Jean Vioulac, PUF 2018, chapitre II.

[15] : Les critiques du Capital omettent une donnée : le désir d’entreprendre qui anime tout créateur. Leurs analyses sont profondes et très inspirantes mais restent figées devant le grand méchant Capital. Peut-être serait-il judicieux de distinguer les milliers de petits capitalistes, ces commerces de détails et ces artisans, des capitalistes financiers qui jouent dans le monde déconnecté de la réalité à grand renfort de produits dérivés. Avec ce type de distinction, peut-être ces intellectuels seraient-ils plus écoutés au-delà du cercle de la pensée marxiste-marxisante !

[16] : La logique totalitaire, Jean Vioulac, PUF 2013. Une référence, presque un livre de chevet !

[17] : Industrie 4.0, une 19ème filière labellisée, Les Echos, 9 avril 2021, p.19

[18] : L’âge du capitalisme de surveillance, Shoshana Zuboff, Zulma, 2020 ; et nous renvoyons à l’entretien donné à la revue Etudes, février 2021, p.57

[19] : le nouvel élément de langage que l’on rencontre désormais au détour de nombreux articles, un condensé qui « en jette » au lieu d’une sobriété qui ne rassure pas trop et d’une efficacité à la rationalité refroidissante !

[20] : https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/tu-seras-autonome-mon-territoire/

et

https://www.iea.org/reports/the-role-of-critical-minerals-in-clean-energy-transitions/executive-summary, cité par J.-M. Jancovici ; curieusement l’uranium ne fait pas parti des minerais évoqués dans cette étude !

[21] : https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:6802847187530248192?updateEntityUrn=urn%3Ali%3Afs_feedUpdate%3A%28V2%2Curn%3Ali%3Aactivity%3A6802847187530248192%29&lipi=urn%3Ali%3Apage%3Ad_flagship3_search_srp_all%3BB9mFyT%2BgR6K8RQYgoVuSvw%3D%3D

[22] : Influence à ne pas sous-estimer surtout en matière d’investissement dans ladite transition qui nous occupe présentement

[23] : néologisme atroce repéré dans un post sur LinkedIn ; je transitionne, tu transitionnes, …nous transitionnons….

[24] : en langage managérial actualisé on parlerait d’ « agilité », un peu comme pour les toutous et leur parcours d’ « agility »…

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