Mille milliards de mille dollars!

Publié le 7/5/2021

La transition écologique prend les atours de son plus vrai visage, ceux d’une transition surtout économique. Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on en parle, le fameux « pic pétrolier » ne doit plus être très loin ! Pic pétrolier ou « everything pic » [1] cette approche n’en reste pas moins cohérente : l’énergie d’origine fossile et toutes les ressources minérales sont épuisables. L’affaire est bien entendue sur ce point. Notons, au passage, les nouveaux investissements de Total en Ouganda [2] ; comme quoi, du pétrole, il en reste…Nonobstant ce menu détail, les plus grandes institutions mondiales ont résolument pris les devants. Il nous semble que la planète Finance n’en croit pas elle-même ses propres yeux. Des dizaines de milliards de dollars. Du jamais vu, de l’inespéré ; trente dizaines de milliards, cinquante dizaines…qui dira mieux !!

Le nerf de la guerre

Première subtilité de langage, le recours au terme de finance. Communément il n’est pas rare lorsque l’on parle de ses petits projets patrimoniaux de dire que « les finances doivent suivre ». Dans ce cas l’emploi se fait au pluriel. Communément, toujours, nous connaissons tous l’adage qui énonce que « le nerf de la guerre, c’est l’argent », nous ne disons pas que c’est la finance. Mais quand on siège dans les instances réellement dirigeantes, l’argent et les finances n’ont pas vraiment de sens ; à ces niveaux on conceptualise ! On parle de finance. Toute simple, au singulier. (On se souvient tous de la mémorable déclaration hollandienne : « Mon ennemie, c’est la finance ! ». bref…).

Transition écologique ou transition économique ?

Cette prégnance reflète le doute que l’on peut porter sur le sens de l’expression « transition écologique ». La préoccupation principale des pays industrialisés consiste à trouver tous les moyens possibles pour assurer une croissance. Sachant, plus ou moins, l’imminence d’un vrai pic pétrolier, celui qui verrait s’envoler le coût de l’huile noire, ils s’emparent dorénavant de l’industrie du silicium comme nouveau levier de croissance. Les discours sur la lutte contre le réchauffement ou la préservation de la biodiversité touchent notre capacité émotionnelle, mais dissimulent, à peine, la gigantesque machine capitalistique à l’œuvre. Car ces milliards annoncés ne relèvent pas de la philanthropie la plus désintéressée ! Ils fonctionneront avec les mêmes exigences de rentabilité que n’importe quel autre investissement. On peut être pour ou contre cette idée, en soi, elle n’est pas répréhensible ; jusqu’à présent, dans le monde tel que nous le connaissons, la prise de risque n’est pas gratuite (…mais le débat est ouvert!!). Ce qui est plus gênant tient dans la démesure des montants promis et dans le faible nombre d’acteurs concernés. C’est bien pour ces raisons que nous avançons l’expression de « transition économique » en substitution à la « transition écologique ». Ce, d’autant plus, que nous ne cessons de rappeler le peu de propreté liée à une énergie décarbonée. En matière d’écologie nous sommes encore très éloigné de l’ « intégralité écologique » prônée par quelques « dissidents » ! Probablement que le taux de CO2 va se maintenir, mais alors, « qu’est-ce qu’on va bien pourrir les sols de tout le reste»!

Perdurera le PIB. N’en déplaise aux détracteurs de cet instrument de comptabilité, il sera toujours nécessaire de savoir « combien on gagne » ! Et aussi, toujours en ligne de fond, savoir de quelle manière la dette pourra être financée (et re-financée…). Dette qui a aussi ses détracteurs, souvent les mêmes qui contestent la mesure de la « richesse » d’un pays. En trompe-l’œil persiste également l’idée d’un progressisme qui promet un avenir meilleur. Il semblerait que le monde post-pandémie soit animé des plus belles intentions. Cela reste à voir. Le présent n’est pas parfait, il pourrait être pire, il pourrait être aussi meilleur. Soit.

La complexité de nos sociétés sociales-démocrates ne permet guère de synthétiser à tout moment ni l’incommensurable activité législative des Parlements, ni l’ensemble des tensions qui règnent dans un pays donné et entre pays. Pour tenter de mettre en perspective l’angélisme de la transition décrite ci-dessus, nous allons évoquer quelques points liés à la géopolitique et à l’industrie de l’armement.

Relations internationales

Les rapports de force sont à l’origine de bien des relations, et, en particulier, des relations internationales. Nous aimerions qu’il puisse en être autrement, il est permis d’y croire ardemment, mais avant que n’advienne la grande civilisation de l’Amour, le conflit reste un donnée primaire. L’ignorer, revient à s’exposer à de bien plus grands maux que ceux que nous pouvons déjà connaître. Dans son dernier ouvrage, Thomas Gomart décrypte avec un pragmatisme imparable les lignes de tensions qui régissent les relations entre la Chine et les Etats-Unis. Nous nous appuierons dans ce qui suit sur le résumé proposé par Virginie Robert dans les Echos [3].

Le propos est net et sans ambage : «  Washington et Pékin subordonnent leurs politiques climatique et numérique respectives à leur bras de fer stratégique […] pour obtenir une suprématie » ; après avoir avoir énuméré toutes les armes de guerres possibles, des stratégies fiscales à la puissance militaire en passant par l’innovation technologique, en matière d’écologie la suprématie d’un Etat dépendra de sa capacité à « approvisionner les autres en matériaux « verts » [4] et de sa maîtrise des technologies liées à l’environnement ».

L’écologie est une arme de guerre au même titre que les autres. Xi Jinping ne va pas rechercher une neutralité carbone juste pour équilibrer les émissions de particules de CO2. Il a intégré ce paramètre dans ses prévisions ; le défi est lancé à travers le monde, et il ne va pas attendre qu’on lui dise ce qu’il doit faire. Bien plus, c’est lui qui entend dire au monde ce qu’il a à faire. Les jeux sont ouverts. En première approche, nous pouvons déjà constater qu’il n’est pas question ici de biodiversité.

Armement

En matière d’armement, les dernières nouvelles annoncent que les dépenses en la matière ont encore franchi des plafonds. Les Etats-Unis, avec 778 milliards de $, +4,4 %, suivi de la Chine avec 252 milliards de $, +1,9 %, suivi de l’Inde, de la Russie, du Royaume-Uni, et de la France en 8ème position avec 52,7 milliards de $. Dans le monde le cumul des dépenses avoisinent les 2 000 milliards de $ [5].

Qui plus est, les techniques d’armement ont toujours tiré l’innovation par le haut ! De la sagaie au premières techniques de poliorcétiques, l’imagination a toujours été en ébulition. Christian de Boissieu le rappelle : « Un plan de relance dans la défense permettrait ainsi de renforcer la sécurité et la souveraineté tout en stimulant l’investissement privé (et) la recherche civile (…)Les entreprises de défense occupent une place centrale dans le système national d’innovation » [6]. Si l’industrie du luxe permet de gonfler les 40 % de PIB d’origine privée, l’industrie de la « défense » y contribue aussi généreusement, ne serait-ce que par ses liens avec l’industrie aéronautique. Pour cette dernière il lui faut maintenant apprendre à voler « vert ». Les projets sont en cours. Tout va bien , la guerre continue…

Le grand écart

Partir de l’écologie pour en arriver à l’industrie de l’armement, le grand écart semble parfaitement réalisé. Sans aucun doute. Seulement, ces deux aspects sont à l’œuvre dans le monde. Parler d’écologie pourrait laisser espérer la venue d’un mode en paix ; bien sûr, il n’en est rien. Les dizaines de milliards promis pour décarboner l’économie et préserver la biodiversité sont une facette d’une réalité bien plus grande. La guerre est, d’abord, économique. Ainsi que l’exprimait l’ambassadeur de Chine en France en 2019 : « la guerre commerciale, nous ne la souhaitons pas. Mais nous ne céderons pas au chantage. S’il faut la faire, cette guerre, nous la ferons. » [7]

Conclusion

La « transition écologique » ne garantit pas la préservation de la nature, pas plus que ne vont le faire les promesses contenues dans ces tombereaux de dollars. Les ressources en minerais ne sont pas plus illimitées que ne le sont les pétrolières ou charbonnières. Nous aimerions pouvoir croire à l’éthique de la non-puissance développée par des Ellul ou des Charbonneau [8]. Nous savons faire, nous pouvons faire, mais nous ne faisons pas. Nous savons extraire tout le minerai possible de la Terre, mais nous ne le ferons pas. Là, nous pourrions parler de transition écologique sans honte ni guillemets. Mais est-ce bien raisonnable ? En attendant, sachons cultiver une diplomatie la plus intelligente possible, celle qui saura contenir les tanks, les sous-marins et les avions de combat le plus possible dans leurs hangars. Autre application de la non-puissance dans laquelle l’humanité s’en trouverait grandie et qui pourrait probablement limiter toutes les pollutions: nous savons faire la guerre, mais nous ne la ferons pas!! Qui est prêt à y croire?

Notes

[1] Philippe Bihouix, L’Age des low tech, Seuil, 2014, in Décroissance ou toujours plus, Alain de Benoist, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2018, p.18.

[2] Les Echos, 13/4/2021, p. 21. Prévision de 230 000 barils/jour à partie de 2025 ; 5 milliards $ d’investissement.

[3] Les guerres invisibles, Thomas Gomart, in Les Echos, 29/1/2021, p.13.

[4] Les guillemets sont dans le texte.

[5] Les Echos 20/4/2021, p.15

[6] Les Echos 20/5/2020, p.12

[7] Revue Etudes, janvier 2021, Les non-conformistes, pères de l’écologie, Margaux Cassan, p.50

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