De la compensation carbone.

publié le : 27/04/2021

Nous avons dorénavant de très belles occasions de nous réjouir des initiatives prises dans la Lutte Contre le Réchauffement Climatique (LCRC). Les grands de ce monde mettent la main à l’ouvrage pour engager le nouveau défi de la neutralité carbone. Apple, Microsoft, et surtout le « géant mondial de la finance », BlackRock. Et quand son PDG fait part de ses ambitions à atteindre « zéro émission nette » sur l’ensemble de ses actifs, les propos sont à prendre avec le plus grand sérieux [1]. D’ailleurs, nous nous étonnons déjà que les grands médias télévisuels et la revue Décroissance ne reviennent pas sans cesse sur cette information, car la planète est désormais sauvée. Non, ce n’est pas une blague; quand Larry Fink (Lawrence D. Fink de son vrai nom) prend la parole, il parle pour pas moins de 18 000 entreprises [2]. Imaginez, 18 000 entreprises sommées de réduire leurs émissions carbones « d’ici à 2050″…En toute bonne logique auto-persuasive, rien ne peut décemment venir compromettre la réalisation de cet objectif.

Nous retiendrons, ici, l’exposé succinct d’une méthode parmi d’autres, celle qui consiste à planter des arbres, et de son concept, lui, unique, l’équilibre du bilan carbone. Ensuite nous verrons les quelques difficultés qui, mise en regard, viendraient nuancer l’euphorie.

Quand on « retire » du CO2…

Par-delà les déclarations de principes de Larry Fink, Apple et Microsoft font dans le concret. Eux plantent des arbres [3]. En soi c’est vrai que l’idée n’est pas bête. Nous avons tous dans un coin de notre mémoire l’histoire de la photosynthèse qui a besoin, entre autres éléments, de CO2 pour fabriquer du glucose… Bon, donc planter des arbres pour réduire le CO2 de l’atmosphère apparaît comme une idée logique. Ce qui nous interpelle davantage, c’est le recours au verbe « retirer ». L’objectif d’Apple est de « retirer de l’atmosphère 1 millions de tonnes de CO2″, quand Microsoft « a mis 1 milliard de dollars (…)dans les technologies permettant de retirer le carbone de l’atmosphère ». Maintenant on retire du carbone de l’atmosphère comme on va retirer un colis à La Poste! (depuis on va aussi au « supermarket » …)

Après quelques menus calculs établis à partir des informations fournies par le site ecotree.green, un retrait de 1 million de tonnes de CO2, correspondrait à 23 millions d’arbres de 1 tonne sur pied. Arbre statistique puisque tous ne font pas la tonne sur pied, ni n’absorbent les mêmes quantité de CO2, la fourchette allant de 10 à 50 kg de CO2 par an. Pour information, les émissions de CO2 d’origine humaine tourneraient autour des 40 milliards de tonnes en 2019.

Cette première approche avait pour but d’attirer l’attention sur l’emploi de ce verbe, retirer, qui fait appel à notre raison, et, qui plus est, raison scientifique. Le retrait est pensé, raisonné, on ne peut douter du bien-fondé de la démarche.

Zéro émission nette

L’autre subtilité sémantique revient à l’expression: « zéro émission nette », et expressions associées: « compensation carbone » et « crédit carbone ». Quand aujourd’hui les grandes entreprises communiquent sur leurs investissements en matière d’environnement, ce n’est pas pour arrêter toutes leurs émissions de CO2, c’est pour compenser celles qu’elles continueront d’émettre. Bien sûr, cette entreprise, de part l’énormité de son défi, impose une réduction. Ces multinationales savent bien que ce n’est pas en plantant des arbres qu’elles vont compenser toutes les émissions dûes à leur activité, il faudra bien électrifier quelques maillons de la chaîne.

La « compensation carbone » est de nature purement, et froidement, comptable. L’objectif du bilan: zéro. C’est un résultat comptable. Le « crédit carbone », un droit de polluer. Au CO2. A ce jeu, l’entreprise Tesla est très forte; sa richesse tient presque autant de la vente de ses crédits carbone que de la vente de ses véhicules [4]. Par ailleurs, nous pourrions dire avec Jean-Marc Jancovici que le taux de carbone exprimé en particules par million (ppm) baissera à partir du moment où les ressources diminueront [5]. A priori, l’épuisement des ressources devrait aussi contribuer au bon résultat de ce bilan.

En négatif ce raisonnement comptable vient corroborer les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie. La croissance des pays émergents repose sur les centrales à charbon [6]. Les GAFAM, les BATX ou autres SATT, (au choix) [7] sauront afficher leurs performances pour atteindre le graal de la neutralité carbone, pendant qu’une activité fonctionnant à grands renfort de charbon continuera de tourner. Une activité au sens aussi indéterminé que son article la précise, mais nullement fantomatique; juste une activité vers laquelle les grands de ce monde oublieront de regarder. Pour s’acheter une bonne conscience et un droit à exister, peut-être les sociétés de cette « activité » devront acquitter des droits, mais le business continuera comme d’accoutumé.

Les nuances

Retrouvons notre Larry Fink et rapprochons ses déclarations de principes du documentaire qui est paru en 2020 sur Arte portant sur son fonds d’investissement BlackRock. A la quarante-cinquième minute, le documentariste produit l’extrait d’un rapport de la société qui expose sans ambiguïté le peu de considération accordée aux conditions ESG (Environnement, Social et Gouvernance). Ces dernières restent soumises à la rentabilité des fonds. Pour le dire de manière un peu abrupte, presque célinienne, « il s’en fout, Larry, de l’environnement et de toutes ces normes; des dividendes bien juteux qu’il veut, lui. » Visiblement Larry Fink est un habitué de ce genre de déclaration annuelle, donc, nous pouvons continuer de dormir tranquille. Certes il a adhéré à l’initiative Net Zero Asset Managers, mais cela n’est qu’un « véhicule »[8] supplémentaire, et superfétatoire, pour donner l’impression de s’occuper du problème et surtout « verdir » sa notoriété. Mais il ne faut pas croire, les opérations d’enfumage fonctionnent en général très bien! Quant à Apple, il a placé ses 200 millions de dollars sous la responsabilité de Goldman Sachs, tout va pour le mieux.

L’absolu attribué à l’indicateur « zéro émission nette » présente un inconvénient majeur. Il ne rend pas compte de toutes les autres pollutions engagées dans la recherche de « nouveaux leviers de croissance ». L’économie du numérique ne présente pas nécessairement les atours d’une activité respectueuse de la nature et des hommes. Le mariage des industries du Silicium [9] et de l’Uranium ne peut décemment pas amener à la conclusion que l’humanité s’en portera mieux. Vieux rêve où l’on retrouve combinés la foi dans la technique et le matérialisme marxiste. Non pas qu’il faille rejeter toute forme d’amélioration matérielle, mais éviter, autant que faire se peut, de faire croire à des lendemains qui chantent!

Quant aux investissements dédiés à la « re-forestation », leur réelle efficacité sur le climat est plus que douteuse[10]. On cherche à battre des records. Essayons juste de nous rendre compte: 353 millions d’arbres plantés en 12 heures en Ethiopie [11]. Une petite question dans l’air du temps: combien de litres de pétrole auront-ils été brûlés durant ces 12 heures? et l’on pourrait imaginer plein d’autres questions un peu dérangeantes.

Conclusion

Continuons notre « petit bonhomme de chemin » le plus paisiblement possible, et gardons une oreille attentive aux divers spectacles que nous donne à voir le monde. La tranquillité n’excluant pas la vigilance. Et réciproquement. Les défenseurs d’un modèle économique décroissant ont encore de beaux jours devant eux!

Et peut-être pourrions-nous aussi envisager de nous retirer un peu du monde numérique…Ah! Là, ça résonne un peu comme dans un aéroport dans le monde d’ »après »…ça ne se bouscule pas aux portillons!

Notes

[1] Les Echos, 9/4/2021, p. 31

[2] Documentaire Arte, BlackRock, de Tom Ockers; au dernier pointage, Les Echos, 16/4/2021, la société gérait un encours de 9 000 milliards de dollars.

[3] Les Echos, 16/4/2021, p. 24

[4] Les Echos, date à retrouver

[5] Dormez tranquille jusqu’en 2100, Jean-Marc Jancovici, Odile Jacob, p. 125

[6] Les Echos, 9/1/2018, p. 30

[7] BATX pour Baidu, Ali Baba, Tencent, Xiami, et SATT pour Samsung, Alibaba, Tencent, TSMC

[8] Par analogie aux montages financiers pour lesquels la notion de « véhicule » permet de réunir tout un panel d’actifs dont seul le créateur détient vraiment la nature intime de sa composition!! A propos de BlackRock, sa spécialité, ce sont les ETF pour Exchange Trade Fund; de petits véhicules auxquels un petit épargnant peut accéder. Et ces derniers temps ont été très porteurs sur des ETF basés sur les investissements « verts ».

[9] Bifurquez, dir. Bernard Stiegler; référence à un article qui conceptualise cette industrie du silicium; auteur à retrouver.

[10] Les Echos week-end, 22/01/2021, p. 32, L’art subtil de la reforestation, Stefano Lupieri

[11] Les Echos week-end, 5/3/2021, n°250, p.36; cette information est prise parmi 15 autres nouvelles que nous sommes invités à considérer comme bonnes.

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