Le social-libéralisme en question

Mise à jour : 26/03/2021

Son rapport au progrès, à l’innovation et à l’environnement.

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Dans la mentalité sociale-libérale, seuls le progrès et l’innovation sont porteurs d’avenir. Avec le terme de progrès sont véhiculées les idées de confort, de santé, de paix, de liberté, de sécurité et même aussi de morale (1). Avec l’innovation on se situe au niveau de l’entreprise et des entrepreneurs. Quelles idées vont émerger de tous ces cerveaux qui pourront améliorer notre avenir?

Le point de départ de cet article s’appuiera sur celui de Sophie Amsili, Les Echos du 6/5/2020 en page 9. Cette « crise qui modifie notre rapport au progrès » donne lieu à une timide évocation de la décélération défendue par le philosophe Gilbert Simondon et de la « décroissance ».

I. Progrès, croissance, dette publique et environnement

Un phénomène extérieur peut devenir une occasion pour se poser des questions métaphysiques. La brutale irruption du calme et de la lenteur dans la vie incite à interroger les concepts de progrès et d’innovation. Etienne Klein, physicien, et Gérald Bronner, sociologue, se sont penchés sur la question.

Progrès et innovation

Le terme « progrès » perdrait du terrain face à celui d’ »innovation » plus ancien, (2). Etienne Klein voit dans l’innovation « une conception très dégradée de l’idée de progrès », laquelle innovation serait perçue comme une « condition de survie ». D’après le Dictionnaire historique de la langue française, l’innovation renvoie à un changement, un renouvellement. La réduire à une condition de survie nous semble un peu exagéré. Mais replacée dans le contexte économique actuel, nous pouvons reconnaître le subtil impératif que la remarque veut bien suggérer.

Préciser les contours du progrès

L’article se poursuit sur le pessimisme ambiant, « demain sera moins bien et nos enfants auront moins que nous », Pierre Dockès, spécialiste de l’histoire de la pensée économique; pour Vincent Bontems, il faut revoir notre définition du progrès qui n’est « ni le retour au silence et à l’air pur (…) ni l’accumulation continuelle à l’œuvre depuis des décennies », Sophie Amsili. Et terminons avec François Gemme, chercheur en sciences politiques et membre du GIEC: « On a associé le progrès à l’idée de plus, alors que le grand défi est de l’associer à celle de mieux ».

Le « monde d’après »

Nous sommes maintenant dans le fameux « monde d’après »; que reste-t-il donc de ces profondes remarques?

Le paradigme économique n’a pas changé. Des comportements ont changé, certes, mais fondamentalement la recherche de la croissance reste LA priorité. Et parler de croissance revient à parler pour le moins de progrès, sinon d’innovations. Cette croissance est d’autant plus recherchée que repose sur elle le financement de toutes nos dépenses publiques, et ce n’est pas le « quoi qu’il en coûte » qui viendra contredire cette idée.

Si jusqu’à présent le « progrès » a été porté par l’exploitation du pétrole et le charbon, il est désormais complété par l’exploitation de la silice. Nous employons à dessein le verbe « compléter », en référence à un article des Echos du 9/1/2018, p.30 portant sur le charbon. On peut y lire que, d’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), si la consommation a baissé en Europe et en Amérique du Nord au point que certains pays prévoient de ne plus avoir recours à cette énergie, le développement économique de nombreux pays émergents d’Asie reposera sur des centrales à charbon. Et même si la Chine affiche ses ambitions pour réduire sa dépendance au charbon, elle restera « le plus gros marché de la planète ». Bref, nous pouvons dormir tranquille jusqu’en 2050, même 2100, pour reprendre le titre d’un livre de Jean-Marc Jancovici (3).

II. La silice, le substrat du progrès

Nous avons retenu la silice comme pierre angulaire de la futur croissance en référence à un article publié dans l’ouvrage dirigé par Bernard Stiegler, Bifurquez (4). L’ère qui s’ouvre devant nous est placée sous la marque de l’Industrie du silicium.

La quatrième révolution industrielle repose sur cette précieuse matière première. Et sur bien d’autres encore qui possèdent même le qualificatif de leur importance: les terres et les métaux rares. Permettra-t-elle de répondre à ces multiples impératifs que sont la croissance, la « préservation de l’environnement », et peut-être même, soyons fous, à notre qualité de vie?

A. L’impératif de la croissance

Répondre à la première question ne présente pas de difficulté majeure en première approche. La réponse est: »Oui, et ça le doit! ». Tout y concourt; pour ainsi dire, pas un seul secteur d’activité n’y échappe. L’avenir sera « -tech » ou ne sera pas.

Osons une petite litanie technique des temps « post-modernes »:

Sainte Fin-tech, de l’argent en abondance tu nous procureras,

Saintes Ed-tech et Ad-tech, nos cerveaux tu féconderas et tu laveras (!),

Sainte Agri-tech, nos estomacs tu rempliras,

Saintes Nano-tech et Bio-tech, à notre santé vous pourvoirez,

Sainte Assur-tech, malgré tout, une bonne assurance tu nous garantiras,

Sainte Deep-tech, avec ta merveilleuse intelligence tu nous dirigeras,

Sainte French-tech, sur ta combativité nous comptons tous!

L’avenir repose sur la maîtrise de l’atome, de tous les atomes possibles, pas seulement celui du silicium. Celui-ci ne sert qu’à produire des galettes de silicium. La société Soitec en produit en quantité. Ses « waffers » sont ensuite utilisés pour y graver des puces, notamment pour équiper des capteurs d’images 3D (caméras à réalité augmentée et système de reconnaissance faciale; on s’en réjouit d’avance!) (5). Toutes les « -tech » reposent sur ces galettes de silicium. Ni plus, ni moins. La croissance repose sur un immense tas de sable,…et sur de fichus atomes nichés au fond des océans; nous y viendrons.

Les grandes orientations

Entrons un peu plus dans le concret. Toutes les saintes évoquées patronnent des secteurs d’activité bien identifiés. Nous trouverons donc, le stockage et l’informatique quantique, la biologie de synthèse, des matériaux aux performances encore insoupçonnées, les semi-conducteurs, incontournables pour notre informatique quantique, et les lanceurs spatiaux. Qui dit informatique quantique, dit Intelligence Artificielle, Apprentissage profond, le deep-learning, et dit aussi tous les risques qui pèsent dessus. Le risque « cyber » fait tout autant parti des priorités des top-managers que le respect des règlementations environnementales, sinon plus. Un organisme est chargé de piloter ces programmes, le Joint European Disruptive Initiative (6). Le mot est lâché: disruptif. D’après Larousse (1972), est disruptif ce qui éclate, en faisant référence à la décharge électrique avec étincelle. Le temps de l’innovation, comme changement ou renouvellement qui s’inscrit dans une durée, est aboli.

Avec l’avènement de la Modernité, il a été convenu de faire « table rase » du passé. Moult sociologues ont écumé le sujet, nous n’y reviendrons pas. La quatrième révolution industrielle prend son autonomie dans un éclatement. Le passé proche tombe immédiatement dans l’obsolescence. Nous n’avons encore rien vu. La croissance va reposer exclusivement et dorénavant sur une technologie dite de rupture.

B. L’impératif « environnemental »

D’un point de vue « environnemental », les choses sont un peu moins évidentes. L’injonction de la croissance ne nous semble pas franchement compatible avec la préservation de l’ »environnement ». Les guillemets sont là pour marquer le nouveau nom de la nature. On pourrait dire que l’on va protéger la nature, tout simplement, mais parler d’ »environnement » doit faire plus chic. Comme cet élément de langage sert à couvrir toutes les bonnes consciences sociales-libérales, nous continuerons d’utiliser les guillemets.

Car rien n’est moins sûr que l’industrie du silicium s’avère moins polluante que celle du charbon et du pétrole. Toujours en 2018, Les Echos du 22 janvier, page 14, reprennent le propos d’un chercheur au sujet de la consommation énergétique des TIC (Technologies de l’information et de la communication). Celles-ci « absorberaient , d’ici à 2025, 60% de la production électrique mondiale », et que « d’ores et déjà, les data centers ont une empreinte carbone supérieure à celle des avions ». L’article ne dit pas si cette électricité est, ou sera, d’origine renouvelable, mais quoiqu’il en soit, même renouvelable, cette énergie ne pourra jamais décemment prétendre à être « verte ».

Empreinte carbone et silicium

Une matière première reste une matière première. Malgré tous les efforts déployés à travers le monde en d’innombrables communiqués de presse, l’extraction d’une matière première ne peut être indolore sur la nature, sur notre « environnement ». Par suite, la production d’une éolienne ou d’un panneau solaire dépose son « empreinte » sur la nature. Cette « empreinte » est non seulement « carbone », mais aussi « silicium »; la boucle est bouclée, l’affaire entendue. Nous ne dressons pas ici le procès du « développement durable ». Bien des aspects sont encore à aborder. Le tout consiste à ne pas se cacher derrière son petit doigt pour se donner bonne conscience et se persuader que toutes les énergies promises sont « vertes ».

Une écologie rayonnante

Je renvoie à l’éditorial d’Henri Gibier, Les Echos, Week-end, du 5 mars 2021 qui illustre bien le sujet à sa manière, selon le prisme du social-libéralisme triomphant. Il existe « une écologie innovante, plaisante, positive et engageante ». Cette écologie industrielle lutte contre le « réchauffement climatique ». Nous n’en doutons pas un seul instant. Nous avons suffisamment délocalisé pour obtenir de bon score en matière d’émissions de dioxyde de carbone. Mais préservons-nous pour autant la nature? « La foudroyante vogue du bio est l’un des symptômes parmi d’autres d’une prise de conscience de plus en plus massivement partagée ». Bien. Très bien. Achetons-nous pour autant un peu moins de smartphones et ses avatars? Il semblerait que non. Nous sommes d’ailleurs très heureux d’apprendre qu’une start-up tokyoïte travaille sur un satellite-robot qui ira nettoyer l’espace de ses débris. A priori le lancement est prévu pour la fin de ce mois (7)!

Vitesse et optimisation

Comme le résume bien Jean-Marc Vittori, éditorialiste aux Echos (8), à la suite de la pandémie,  » tout va changer, ou plutôt, tout va continuer comme avant, mais plus vite ». Alors, « comment penser à la fois numérique et écologie? Nous n’avons peut-être pas besoin de regarder des vidéos sur mobile à longueur de journée ». J’en toucherai deux mots à ma fille, je pense qu’elle va adorer l’idée! Mais ce n’est pas tout: « Les techniques de l’information (les fameuses qui consomment dans des proportions indécentes…) vont permettre d’exploiter des gisements d’efficacité énergétique en optimisant la production, le transport et le chauffage ». Pour faire court: elles vont consommer ce qu’elles pourraient permettre en économie. Le conditionnel est ici de mise. Il nous faudrait aussi parler de l’ »effet rebond », une plus grande efficacité induisant un plus grand usage des choses!! La 5G est toute désignée comme principal vecteur!

Le fil qui lie l’innovation et ses rapports délicats à la protection de la nature est infini. Nous verrons dans un autre article l’importance de la recherche et du développement. Ici, l’essentiel consistait à souligner la gymnastique à laquelle sont soumis les dirigeants des grandes entreprises pour réaliser l’équation à deux paramètres, celui de la croissance et celui de la « lutte contre le réchauffement climatique ». Un challenge qui en vaut un autre.

C. Et notre qualité de vie?

Et quels effets sur la qualité de vie? Le progrès sera-t-il associé à du « mieux »?

Psychologie individuelle et psychologie des masses

Si tout est appelé à « continuer comme avant mais en plus vite », autant dire qu’on n’est pas sorti de l’auberge! La « décélération » n’est pas pour demain. Le progrès technique nous a poussé « à en faire toujours plus » (Vincent Bontems). Et ce « toujours plus » n’a pas été nécessairement synonyme de mieux-être. Les Echos du mois de janvier 2018 reviennent sur l’augmentation des maladies chroniques d’ordre psychologique, ainsi que sur les affections de même nature dans le monde du travail (9). L’information n’est pas nouvelle. Il nous semble bien aventureux aujourd’hui de postuler béatement que demain sera « mieux ». Non pour oblitérer tout espoir, chacun ayant droit de construire sa vie en reconnaissant tous les petits bonheurs qui jalonnent chaque jour qui passe, mais pour éviter de tomber dans la promesse des « lendemains qui chantent ». « Il faut revoir notre définition du progrès », dit le même Vincent Bontems. Le problème, c’est que tous les penseurs du-meilleur-des-mondes-à-venir adoptent un même langage. Il repose sur l’imagination. Il faut imaginer l’avenir. Tous élaborent des plans pour notre avenir, forcément radieux.

Principe de réalité

A bien y regarder, le seul plan qui se réalise au quotidien, c’est celui qui résulte du gigantesque maillage constitué de nos innombrables entreprises. Des petits entrepreneurs que nous avons déjà rencontrés dans l’article « Première confrontation… » aux dirigeants des multinationales, en passant par les Etats, leurs politiques d’investissements et leurs fonds souverains. Que l’on soit social-libéral, social-démocrate, pro-démocratie ou pro-autocratie, cela ne change strictement rien au sujet: Elon Musk positionnera ses satellites en orbite basse, Xi Jinping préparera la future guerre des étoiles, la protection des données numériques deviendra un impératif majeur, il l’est déjà, pour assurer notre « survie » (Etienne Klein); devons-nous aussi parler de la surveillance généralisée? Non, un peu plus tard, cela fait déjà beaucoup, et cet avenir n’est guère réjouissant. Regardons le verre à moitié plein, car…il existe une « écologie plaisante et positive », ne l’oublions pas! Ce qui compte, c’est notre « pré carré »; nos achats chez notre maraîcher bio préféré et chez nos commerçants de centre-ville!

Conclusion

Du progrès dans le confort nous en avons gagné, du progrès dans la santé également. Dans la paix, c’est déjà plus délicat à l’affirmer. Si la violence de la guerre économique ne rejoint pas la barbarie d’une guerre militaire, elle n’en a pas pour autant exclu tout recours quand la préservation de ressources indispensables à son industrie est menacée. Si la guerre militaire ne sévit pas sur le continent occidental dans les proportions connues au siècle dernier, elle est délocalisée, à l’instar de certaines industries. Préserver un accès au pétrole ou à des mines d’uranium relève d’une politique de précaution, mais celle-ci ne viendra pas explicitement s’inscrire dans un article constitutionnel. Cette guerre se déplace aujourd’hui sur le terrain des métaux rares,et elles n’est pas prêt de s’arrêter.

Concomitamment à ce qui précède, nous avons fait d’énormes progrès en matière de sécurité! L’industrie de l’armement a largement étendue sa gamme de matériels. Le succès de Thalès est là pour en attester. Bien sûr, cette assertion cache à peine une pointe d’ironie. Quant au sujet de la liberté, la question relève davantage du politique, et quand la sécurité se mêle de la liberté, le sujet a de beaux jours devant lui.

La crise des « subprimes » en 2008, a révélé le fonctionnement de la finance aux non-initiés. La pandémie aura révélé les rouages du fonctionnement de l’économie-monde aux plus grand nombre. L’arrêt brutal des industries a donné une image faussée de la décroissance. En aucun cas la décroissance ne prône l’apnée sociale et économique. Néanmoins cela a suffi aux défenseurs du social-libéralisme de moquer un principe qui mérite un peu d’attention. Cette attention a juste effleuré l’esprit de quelques intellectuels durant une période de confinement. A son issue elle est retombée dans les eaux profondes de l’oubli salvateur.

Si le social-libéralisme possède ses vertus propres, il a aussi ses zones d’ombre. Il en sera de même avec la décroissance que nous verrons bientôt. Peut-être arriverons-nous à résoudre l’aporie qui verraient se comprendre le libéralisme, social si l’on tient absolument à l’adjectif, et la décroissance?

Notes

(1): Sophie Amsili, Les Echos, 6/5/2020, p.9

(2): le terme remonterait au XIIIème siècle d’après le Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2016

(3): Dormez tranquille jusqu’en 2100, Jean-Marc Jancovici, Odile Jacob, 2015

(4): Bifurquez, dir. Bernard Stiegler, Les Liens qui Libèrent

(5): Les Echos, 18/01/2018, p.23

(6): Les Echos, 01/7/2020

(7): société Astroscale

(8): Les Echos, 7/7/2020

(9): Les Echos, 8/1, p.5 et 16/1, p.4

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