Première confrontation de la critique anti-capitaliste avec le « principe réalité »

Cette intellectualité marxisante omet systématiquement d’aborder le sujet par ce qui fait notre quotidien. Omission par ignorance ou cécité, nous ne saurons trancher ici, mais il nous semble essentiel de reprendre le cheminement de la réflexion à partir de la généalogie d’un fonctionnement ordinaire de notre société. Nous n’allons retracer ici l’histoire économique du monde, ni celle d’un pays particulier. Nous renvoyons le lecteur vers tous ces ouvrages qui traitent de ces histoires, en particulier pourrions-nous citer L’histoire économique de la France de François Caron.

Nous commencerons par envisager le cas du petit commerce. Avant de s’engouffrer dans le vortex des multinationales, évoquer le petit capitalisme permet de clarifier les bases de notre étude. Cette approche nous permettra de poser les ressorts qui prévalent à cet engagement économique ainsi que les conséquences qui en découlent. Enfin, nous mettrons en regard les catégories récurrentes de la critique marxiste pour en montrer les limites.

L’intense réflexion intellectuelle qui prévaut dans toutes les publications ayant trait à la critique du capitalisme s’auto-justifie autour de la manipulation de concepts dont l’efficience laisse quelque peu perplexe. On brasse du capitalisme, du libéralisme, du profit, de l’ultra-libéralisme quand il n’est pas seulement néo-, ainsi que peut l’exprimer Valérie Charolles dans Le libéralisme contre le capitalisme.

Du petit capitalisme.

Loin des grandes phrases et des grands mots qui saturent nos actualités, nous allons porter notre attention sur ce petit capitalisme qui est constitutif de notre société, qui est intrinsèquement lié à notre quotidien. Pour lui le terme même de capitalisme est presque une offense tellement ce terme est de nos jours vilipendé.

Le commerçant et l’artisan sont directement désignés. Au moment où ils ont décidé de s’installer à leur compte ils ont endossé le statut d’entrepreneur. Cette notion d’entreprendre est fondamentale; nous dirions qu’elle fait partie intégrante de la nature humaine. Sans vouloir réinventer le fil à couper le beurre, quoi de plus naturel que de mettre en œuvre ses compétences pour subvenir à ses propres besoins? Et, deuxièmement, quoi de plus naturel que de palier aux besoins des autres? Avec ces trivialités on se demande bien d’où peuvent venir toutes les complications que nous nous sommes inventées depuis que les hommes échangent entre eux?!

Plusieurs dimensions de notre humanité se manifestent avec cet esprit d’entreprise, et nous tenons ici à reformuler cette expression en « esprit d’entreprendre » pour déconnecter la notion d’esprit d’entreprise d’avec toute frénésie entrepreneuriale propre à notre époque. Non que cette frénésie ne rejoigne pas l’esprit d’entreprise, ni qu’elle ne l’ »habite de trop », mais pour ramener cet esprit à une dimension plus terre-à-terre. Entreprendre, c’est bien de « prendre la résolution de faire une chose et la commencer » (Larousse, 1972).

A l’origine de cette résolution, une idée. C’est le préalable. Ensuite viennent la liberté, la prise de risque, et avec elle, le courage et l’audace. Que vous soyez libraire, boulanger, boucher, maraîcher, couvreur, plombier, commerce de détail en tout genre ou artisan en toutes spécialités, à l’origine nous trouverons une idée, celle d’être à son compte, celle d’estimer d’avoir sa place parmi ses pairs, celle de prétendre savoir faire mieux le travail qu’un de ses confrères, puis nous trouverons l’acte décisif qui instituera la création de l’activité avec tout ce que cette décision implique comme prise de risque.

Cette prise de risque n’est pas anodine puisqu’elle engage la vie elle-même. De cette prise de risque va dépendre des ressources escomptées pour couvrir les frais inhérents de la vie commune. Et là, manque de chance (!) nous entrons de plein pied dans le capitalisme. Et pourtant, derrière ce mot honni, se niche des valeurs humaines au demeurant assez appréciables. Responsabilité, courage, audace. Nous pouvons renvoyer à l’étude de Rémi Brague dans son Introduction au monde grec autour de ces notions qu’il puise entre autreschez Thucydide. L’audace, un « trait fondamental de l’existence grecque »; « l’audacieux est, au pied de la lettre, « prêt à tout » », et aussi, « l’audace n’est rien d’autre que la capacité de supporter, sans plus de précision, tout« . Dans le développement qu’en fait Rémi Brague, le courage fait suite à l’audace. Ce courage va permettre de faire face aux possibilités que le réel va donner à vivre. Dans cette réalité peut apparaître un danger, et ce sera bien le courage qui va permettre de le surmonter. Puis le courage est associé à la liberté. « Le courage est d’abord nécessaire à la liberté en ce qu’il est requis pour la défendre contre l’asservissement », « (…)la liberté est donc essentiellement rapport au danger. Pas de liberté sans danger ni de danger sans liberté, car la liberté même est danger (…) ». Toutes ces pages illustrent très bien ces dimensions intégrantes de la nature humaine. Sans elles, pas d’entreprise.

La décision prise, le risque financier pris, reste « à faire tourner la boutique ». Quoi de plus évident que de faire du profit? Les seuls profits dont nous entendons parler sont ceux des entreprises du CAC 40. Ils sont obscènes, injurieux, pas justes. Soit. Il n’en demeure pas moins que nos « petits » entrepreneurs doivent aussi faire quelques profits. Aucun autre choix ne peut se présenter s’ils envisagent de vouloir pérenniser leur mode de subsistance, d’une part, et d’autre part, s’ils peuvent générer un surplus pour épargner ou investir, la démarche est d’autant plus louable. Pour le moment nous raisonnons en dehors de toute contingence politique

Du capitalisme vu par les marxistes

Le paradigme « environnementaliste » dans lequel nous baignons par les temps qui courent renouvelle la critique marxiste. Sans être spécifiquement décroissante, elle redore son blason en pointant du doigt les dégâts causé par les ténors du « Big Business ». Si les dégâts sont bien connus depuis plusieurs décennies, nous tiendrons comme un inconvénient de raisonner trop globalement en recourant sans modération aux concepts intellectuels tels que le capitalisme, le libéralisme et peut-être aussi le socialisme.

Si l’on ne peut s’abstraire du recours à des concepts pour monter les étages de la pensée, ne réfléchir qu’en partant de ceux-ci c’est courir le risque (sic) de passer à côté de la réalité. Les intellectuels resteront à discourir avec des concepts; le raisonnement sera brillant, mais au final, le monde continuera de tourner comme à son habitude, et selon les inflexions que les rebondissements de nature politique viendront lui donner.

Dans le cas qui nous intéresse, la notion d’entreprendre est totalement absente de la pensée marxiste. (Nous incluons la décroissance dans cette pensée et nous aurons l’occasion de revenir sur ses fondamentaux dans d’autres articles). A partir du grand mot, « capitalisme », se déroule avec une formidable précision l’enchaînement des causes et des effets.

Le profit rémunère le capital, c’est-à-dire les financiers qui prêtent les fonds; il rémunèrerait aussi la prise de risque. Cela est intéressant. Sauf que cette remarque se trouve assortie des « récentes lois qui attaquent le code du travail (contre le contrat à durée indéterminée, les conseils des prud’hommes…) ». Autre perle, citons in extenso: »Si les théories dominantes n’expliquent pas l’origine du profit, c’est qu’elles peinent à dissimuler qu’il n’a pas de justification strictement économique. Les revenus dont bénéficient les capitalistes ne reposent ni sur le risque ni sur le talent, mais sur le droit de propriété privée. » Propriété, profit, exploitation des travailleurs. Rapport dominant, dominé. « Si le profit est ponction, pourquoi considérer la rentabilité du capital comme une mesure de l’efficacité économique? Ou, dit autrement: la société doit-elle s’en remettre aux décisions privées pour la définition de ses priorités? » Ces extraits sont de Michel Husson ayant contribué au Manuel d’économis critique, Hors-série du Monde diplomatique.

Nous avons sous les yeux tous les ingrédients d’une parfaite critique marxiste. Du profit indu, du capitaliste exploiteur, du travailleur exploité et pour finir, rien de tel qu’une petite ouverture en filigrane sur un dirigisme de nature socialiste qui n’est pas s’en évoquer les socialismes participatifs d’un Thomas Piketty ou d’un éco-socialisme défendu par un Daniel Tanuro.

Ecrire, et croire, que le profit n’a pas de justification économique relève de l’enfumage le plus élémentaire. Il ne nous semble pas nécessaire de nous répéter, mais devant de telle assertion, une certaine nécessité s’impose. Sans profit, pas d’entreprise viable.Une seule chose ne peut qu’advenir, celle « de bouffer le capital ». L’étape d’après, vous baissez le rideau. Fin de l’histoire.

Poursuivons. « Le profit ne repose ni sur le risque ni sur le talent ». Lorsque nous choisissons un artisan plutôt qu’un autre parce que nous estimons chez lui un plus grand talent que chez son confrère, nous pouvons supputer que son profit annuel devrait être plus important que celui dudit confrère, non? Alors non seulement les deux artisans auront chacun pris un risque de « s’installer à leur compte », mais aussi auront-ils pris le risque que l’un ou l’autre obtienne davantage de contrats suivant des critères tout à la fois subjectifs et objectifs. Dans les deux situations, probablement que d’affreux financiers leurs auront avancer des fonds pour « investir » dans un camion ou un échafaudage, qu’ils devront rembourser avec un intérêt, probablement qu’ils devront embaucher des salariés, et très probablement, s’ils ont envi de voir leur « petite » affaire perdurer devront-ils dégager des bénéfices. Si tel est le cas, nous seulement ils entreront dans l’infâme catégorie des « capitalistes », mais surtout ils auront fait preuve de courage, de persévérance et…d’efficacité!

Là nous touchons les impensés du marxisme. (Grand mot parmi tant d’autres!!). Le risque et le talent ne compte pour rien. Ici il n’y a aucune place pour l’idée, aucune place pour le désir,aucune place pour la prise de risque. Le monde, la société, n’est qu’une structure au sein de laquelle ne s’articule qu’un rapport de dominant/dominé qu’il convient de détruire…à-moins qu’il ne s’agisse que de renverser!? La chose est dorénavant bien connue. Ce mouvement n’est pas prêt de cesser dans la mesure où nous aurons toujours des penseurs pour entretenir ce souci des inégalité. Le sujet s’avère inépuisable, car s’alimentant tout seul autour de ces concepts usés dont nous retiendrons les figures archétypales: le capitaliste et le travailleur.

En ce qui concerne les « attaques  » faites au droit du travail, elles ont bien réelles. N’étant pas spécialiste de ces questions, elles ne seront pas développées ici.

Conclusion

Autant il peut être légitime de critiquer la logique de la mondialisation et ses entreprises en position de monopole, autant il conviendrait de considérer avec une plus grande ouverture d’esprit l’engagement que représente la décision de créer, ou de reprendre, une entreprise. Cette dernière participe pleinement à la vie de notre tissu social et nous devrions nous réjouir de tous ces bénéfices réalisés par la multitude de nos entrepreneurs. Si la théorie enseigne que les profits tendront à diminuer face à l’accumulation du capital, attribuons leurs quand même le mérite de ne pas complètement disparaître du fonctionnement économique de base!!

Par-delà les grands concepts qui raisonnent hors-sol, c’est bien cette réalité-là qu’il nous faut saisir pour engager une réflexion qui soit libre d’a priori, et, disons le clairement, de préjugés. Il nous faut saisir une certaine complexité sans jamais quitter de vue la simplicité, ou tout au-moins certaines évidences. C’est en y revenant sans cesse que la nuance pourra pleinement profiter au débat, quels que puissent être les sujets. La mondialisation, pour ou contre? Oui, nous y viendrons, mais qu’avons-nous fait pour, et qu’en attendons-nous; et ainsi de suite sur de nombreux sujets comme le progrès, l’innovation et les nano-technologies.

Ouvrages cités:

L’histoire économique de la France, XIXème – XXème, François Caron, Armand Collin, 1995

Le libéralisme contre le capitalisme, Valérie Charolles, folio essais, 2020

Introduction au monde grec, Rémi Brague, Flammarion, Champs essais, Edition revue 2008

Les mille et une justifications du profit, Michel Husson, in Manuel d’économie critique, hors-série Le Monde Diplomatique, pas de précision sur la date, disons au-delà de 2010.

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